On peut détecter quand une tomate a soif en l'"écoutant"
User.Luigi Chiesa - Wikimedia Commons
Pierre Cormon
Publié vendredi 04 novembre 2022
Modifié vendredi 14 août 2026
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#alimentation
Vivent capte et interprète les signaux émis par les végétaux
Si les légumes pouvaient parler pour signaler qu’ils ont froid, soif, sont attaqués par un ravageur ou manquent d’un nutriment? Cette question, deux entrepreneurs spécialistes des réseaux se la sont posée il y a quelques années, alors qu’ils travaillaient sur un projet de montre connectée captant les signaux du corps humain. Carrol Plummer et Nigel Wallbridge, convaincus que c’était le cas, ont réorienté leurs recherches dans cette direction. Leur technologie permet aujourd’hui d’identifier quelques dizaines de signaux indiquant des sources de stress pouvant ralentir la croissance des plantes et diminuer le rendement des cultures. Vivent, leur start-up, la commercialise auprès d’une centaine de clients en Europe, en Amérique du Nord et en Asie.
Capter et interpréter les signaux des plantes n’a rien d’évident. Ceux-ci sont émis sous forme électrique; or, nous vivons dans un environnement saturé de signaux de ce type, qu’ils soient naturels ou artificiels. «La première percée a été de démontrer que l’on pouvait capter ceux des plantes hors d’une cage de Faraday (une enceinte utilisée pour bloquer les champs électromagnétiques - ndlr) et les distinguer du brouhaha ambiant», raconte Marina Martin Curran, sustainibility manager de la start-up basée à Gland.
Intelligence artificielle
La deuxième percée a été de recourir à l’intelligence artificielle pour les interpréter. Cela a nécessité de nombreux essais, menés en collaboration avec l’Agroscope (une structure de recherche de la Confédération) et la Haute école d’ingénierie et de gestion du canton de Vaud, grâce à des financements du programme Innosuisse.
Ils ont permis de constater que toutes les plantes examinées «parlent» presque la même «langue»: si un algorithme a appris à reconnaître le signal de la soif ou du froid émis par un plant de tomate, il pourra aussi le reconnaître chez un plant de poivron ou une laitue. Vivent a identifié plusieurs dizaines de signaux correspondant à un manque d’azote, de phosphore, à une attaque par une bactérie, un champignon, etc.
Anticipation
L’avantage de pouvoir interpréter les signaux des plantes? «Il existe toute une industrie des capteurs, qui mesurent différents paramètres, mais notre technologie est la seule à être prédictive», répond Marina Martin Curran. «Elle permet d’identifier d’éventuels problèmes dix jours ou deux semaines avant que l’horticulteur ne les repère, et ainsi d’agir beaucoup plus vite.» Cela permet d’augmenter les rendements sans recourir à davantage d’intrants, ce qui est favorable au développement durable.
Au-delà des problèmes ponctuels (manque d’un nutriment, attaque d’un ravageur, etc.), l’idée est d’identifier les heures pendant lesquelles les plantes croissent plus lentement, d’en identifier la cause et de les limiter au maximum. «L’élimination de 1% des heures les plus défavorables du cycle de culture augmente le rendement de plus de 10%», affirme la start-up, certifiée B-Corp.
Culture sous serre
Si la technologie est déjà commercialisée depuis un peu plus de deux ans, elle est encore en plein développement. La plupart des clients de Vivent sont actuellement des exploitants de serres. Un milieu idéal pour mûrir la technologie: les conditions y sont beaucoup plus stables et homogènes qu’en plein air. Alors que deux capteurs peuvent suffire dans une grande serre, il faut généralement en placer beaucoup plus dans un champ de superficie égale. Lorsqu’un capteur identifie un signal de stress, le cultivateur reçoit un signal d’alerte, sans préciser quelle en est la cause.
«Il peut s’agir d’un problème simple, comme d’une fenêtre mal fermée qui refroidit la serre», explique Marina Martin Curran. «Ils peuvent le corriger eux-mêmes.» Pour avoir un diagnostic plus précis, Vivent doit analyser les signaux. La start-up travaille à automatiser cette tâche et à développer une interface plus conviviale. A terme, on pourrait se passer d’intervention humaine: une plante signalerait qu’elle manque, par exemple, de phosphore, et un système lui en apporterait automatiquement.
Dans les vignes
Quelques clients en France et au Portugal utilisent aussi cette technologie dans des vignes. Le déploiement à l’air libre est encore entravé par le fait que les capteurs doivent être reliés en permanence à une source d’électricité, afin de pouvoir recueillir les signaux deux cent cinquante-six fois par seconde. Vivent travaille donc à développer une nouvelle génération de capteurs autonomes et sans fils. Enfin, «nous comptons plusieurs clients parmi les fabricants de produits phytosanitaires», raconte Marina Martin Curran. «Ils développent de nouveaux produits biologiques, plus responsables environnementalement et veulent savoir comment les plantes réagissent lorsqu’on en applique.»
Les développements en cours nécessitent des fonds et Vivent est en train de réaliser un tour de table visant à récolter jusqu’à dix millions de francs.
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