Le marché libre de l'électricité, une loterie

Au cœur du barrage de Verbois.
Au cœur du barrage de Verbois. Loris von Siebenthal
Pierre Cormon
Publié jeudi 09 janvier 2025
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#Electricité Selon le moment où un client renouvelle son contrat avec son distributeur, les prix peuvent varier de manière spectaculaire. Un fonctionnement inhérent à ce marché.

Un boulanger de Villeneuve (VD) a vu sa facture d’électricité multipliée par onze en 2023. Il se fournit sur le marché libre et a renouvelé son contrat au mauvais moment, alors que les prix étaient au plus haut. S’il l’avait fait un an avant ou un an après, la situation aurait été toute différente. Comme bien d’autres, il a tiré un ticket perdant à ce qui, pour bien des entreprises, s’apparente à une loterie. Pourquoi de telles variations? Depuis que le marché de l’électricité a été libéralisé pour les gros consommateurs, les distributeurs (SIG, Romande Energie, Groupe E, etc.) ont deux types de clients. Rien n’a changé pour les petits (moins de 100 000 KWh par année, soit la consommation d’un gros restaurant avec cuisson électrique ou d’une entreprise tertiaire d’environ vingt-cinq collaborateurs). C’est le distributeur de leur zone qui les approvisionne. Il dispose en général d’une certaine quantité de production propre et achète le reste sur le marché.

Monopole

Comme il possède le monopole sur sa zone géographique, il n’a pas un besoin impératif de proposer le tarif le plus bas. Il privilégie plutôt une certaine stabilité des prix, à travers une gestion à long terme. Il se fournit par tranches, ce qui dilue le risque dû aux pics, mais atténue les gains potentiels d’un creux. «Nous nous fournissons de manière assez conservatrice pour nous protéger des événements extrêmes», résume Axel Spahr, responsable de l’unité négoce de l’électricité et du gaz de SIG. Ces dernières années, le prix de ce marché régulé (ou des clients «au tarif», comme on dit dans la branche) a été régulièrement plus élevé que celui du marché libre. Sauf pendant le pic de 2022, où il n’est pas monté de manière aussi spectaculaire.

Option

Depuis 2009, les gros consommateurs ont la possibilité de se fournir sur le marché libre (mais pas l’obligation: certains ont préféré rester au tarif régulé). Ils concluent des contrats d’approvisionnement d’un, deux, trois, voire quatre ou cinq ans avec le distributeur de leur choix, parfois par le biais d’un intermédiaire. Le passage au marché libre est définitif (sauf dans des cas très particuliers): on ne peut plus jamais revenir au tarif régulé. Les distributeurs achètent l’électricité de ces clients au prix du moment exact où le contrat est signé, pour toute sa durée (ou plus précisément: ils achètent l’engagement d’un fournisseur à leur fournir une électricité qui n’a pas encore été produite). «Quand nous lançons un appel d’offres auprès des distributeurs, il est valable, par exemple, pour les prix entre 9 heures et 9 heures 15, à telle date», explique Claude Cornaz, président de Swisselectricity, une société qui gère notamment les achats de courant pour de gros consommateurs.

Variations

Pourquoi un tel fonctionnement? Pourquoi ne pas plutôt profiter des moments où les prix sont bas pour effectuer des achats à l’avance? «Parce que le prix de l’électricité varie constamment, en fonction de l’idée que les opérateurs se font des éléments qui pourraient l’influencer: la météo, la situation au Moyen Orient, le développement des nouvelles énergies renouvelables, les élections aux Etats-Unis, etc.», répond Claude Cornaz.
«Si un distributeur pense que c’est le bon moment pour acheter du courant pour les contrats qu’il va devoir renouveler avec ses clients libres, mais que le prix continue à baisser, il essuiera des pertes», ajoute Axel Spahr. De même, s’il n’achète pas l’électricité d’un client libre au moment où le contrat est signé et que le prix continue à monter, il en sera pour ses frais. «Il s’agirait de spéculation, et ce n’est pas notre métier», ajoute Axel Spahr. Il n’est même pas sûr qu’un tel fonctionnement serait rentable. «La preuve, c’est que c’est la méthode que les distributeurs appliquent pour le marché régulé et qu’en dehors de l’épisode de 2022, il a toujours été plus haut que celui des clients libres», note Claude Cornaz. «Cela montre la difficulté qu’il y a à faire des prédictions correctes sur le prix futur.»
L’épisode de 2022 a cependant laissé des traces. Personne ne s’attendait à une telle hausse des prix et ceux qui ont renouvelé leur contrat au mauvais moment ont l’impression d’avoir fait les frais d’événements qui les dépassent. Il existe cependant quelques manières d’atténuer le risque. 


Comment diminuer le risque d’une hausse de prix?

Le risque est inhérent au fonctionnement du marché libre. Il existe cependant quelques manières de l’atténuer.

  • Anticiper le renouvellement de son contrat. Si l’on présume que les prix de l’électricité vont monter, on peut le renouveler de manière anticipée, même un an à l’avance. On bénéficiera des prix du jour où le contrat est signé, pas de ceux du jour où la fourniture commence.
     
  • Diminuer la durée de son contrat. Si l’on doit renouveler son contrat lors d’un pic, on peut limiter sa durée à un an ou un mois, en espérant que les prix redescendront.
    Ces deux méthodes ont cependant leurs limites: si même les spécialistes ne savent pas prédire l’évolution des prix de manière fiable, les entreprises sont d’autant plus mal placées pour le faire.
     
  • Les plus gros clients peuvent effectuer des achats par tranches, sans acquérir toute leur électricité le même jour. Le risque est alors dilué. «C’est ce que nous conseillons à nos clients», relève Claude Cornaz.
     
  • Confier la gestion de ses achats à son distributeur. Cette possibilité n’existe pour le moment à Genève que pour les communes. Elles s’engagent à s’approvisionner chez SIG sur plusieurs années. Le distributeur gère ensuite leurs achats comme il le fait pour les clients du marché régulé, de manière conservatrice, pour lisser les variations vers le haut comme vers le bas. «Une réflexion est en cours pour offrir cette possibilité aussi aux entreprises», relève Christian Bernet, porte-parole de SIG. «Aucune date n’est prévue.»
     
  • Enfin, l’électricité la moins chère est évidemment celle qu’on ne consomme pas. Rationaliser sa consommation est la seule méthode avec laquelle on est plus ou moins certain de diminuer sa facture. Parmi les services que la FER Genève propose à ses membres en matière de durabilité figurent les audits énergétiques, menés en partenariat avec SIG. n 
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