Formateurs d’apprentis: ces maillons essentiels trop souvent laissés dans l’ombre

Genève affiche le taux d’entrée en apprentissage le plus bas de Suisse et un nombre d’entreprises formatrices inférieur à la moyenne suisse.
Genève affiche le taux d’entrée en apprentissage le plus bas de Suisse et un nombre d’entreprises formatrices inférieur à la moyenne suisse. Maud Guye-Vuillème
Steven Kakon
Publié jeudi 26 février 2026
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#Apprentissage Les formateurs d'apprentis sont peu reconnus et manquent de temps pour accompagner les jeunes. Des solutions émergent pour renforcer ces acteurs-clés du système dual. Enquête.

Pouvoir compter sur des formateurs motivés et disponibles, prêts à investir du temps et de l’énergie pour accompagner les apprentis? «Aujourd’hui, pour moi, le défi est là». C’est en ces termes qu’Alfonso Gomez, conseiller administratif de la ville de Genève et maire, s’est exprimé à la table ronde consacrée aux enjeux de la filière de l’apprentissage, organisée le 10 octobre dernier à la FER Genève en présence du conseiller fédéral Guy Parmelin (lire notre édition du 17 octobre 2025).

L’intervention du maire de Genève faisait écho à celle de la Conseillère d’État Anne Hiltpold, chargée du Département de l’instruction publique, qui, face au public, a appelé à «travailler avec les entreprises pour augmenter le nombre de places d’apprentissage». Le canton affiche le taux d’entrée en apprentissage le plus bas de Suisse et un nombre d’entreprises formatrices inférieur à la moyenne suisse. La question devient cruciale: alors qu’encadrer un apprenti en voie duale exige du temps, de la méthode et un engagement humain souvent sous-estimé, comment soutenir, valoriser et fidéliser les formateurs afin qu’ils aient les moyens et l’envie de continuer à transmettre leurs savoir-faire à la nouvelle génération?

«On ne sait pas qui ils sont»

Une étude récente confirme que l’engagement d’apprentis est globalement rentable pour les entreprises sur l’ensemble du cursus. «Former un apprenti peut toutefois susciter des réticences chez certains formateurs en raison du suivi que cela implique», reconnaît Frank Sobczak, directeur de la formation à la FER Genève. La formation professionnelle s’est en effet structurée au fil des années et ne se limite plus à la simple transmission des gestes métier.

Les entreprises s’inscrivent aujourd’hui dans une véritable démarche pédagogique, fondée sur des objectifs planifiés et répartis entre différents lieux de formation. Cela suppose une coordination étroite avec les écoles et les offices cantonaux. Ces responsabilités peuvent créer une tension entre les impératifs de production et l’encadrement des apprentis: le formateur doit maintenir son niveau d’activité tout en assurant un accompagnement de proximité.

Bien qu’essentielle pour assurer la relève, la fonction de formateur reste «invisible statistiquement». «On ne sait pas vraiment qui ils sont», remarque Nadia Lamamra, professeure à la Haute école fédérale en formation professionnelle (HEFP) à Renens. Ce constat a guidé ses recherches, qui visent à combler un vide de connaissances sur leurs attentes et les défis du quotidien.

«Pas de décharge horaire»

Les résultats sont sans appel. «Peu de reconnaissance, ni symbolique ni réelle», résume-t-elle. Souvent, les formateurs n’ont ni statut défini, ni cahier des charges clair, ni temps explicitement alloué à la formation, ni compensation salariale. «Parfois, leurs collègues ne savent même pas ce qu’ils font et leur fonction est perçue comme une planque», observe la sociologue. «Les formateurs jonglent entre leurs tâches et la formation de leur apprenti. Ce rôle additionnel n'est pas toujours compris ou reconnu dans l'entreprise, ce qui ne rend pas cette fonction facile», renchérit Mathilde Appia, directrice de la fondation Qualife à Genève.

La première étude de la HEFP (2019) s’appuie sur quatre-vingts entretiens et trente-cinq observations en Suisse romande. Les personnes interrogées évoquent un manque de temps dédié aux apprentis. Une deuxième enquête (2023), à l’échelle nationale cette fois, menée via deux cents entretiens et cinq mille réponses à un questionnaire en ligne, est tout aussi révélatrice: 76% des répondants déclarent ne pas bénéficier de décharge horaire. Pour beaucoup de personnes formatrices, les responsabilités viennent s’ajouter à leurs tâches quotidiennes, sans dégagement de temps.

«Nous avons rencontré beaucoup de personnes très engagées malgré des conditions cadre difficiles. Elles sont fières d’accompagner leur apprenti jusqu’au CFC», relève d’emblée Nadia Lamamra. Les accompagner tout au long du processus, dans les réussites comme dans les moments difficiles et suivre leur évolution est une source de motivation profonde et de sens.

Comment motiver de futurs candidats à devenir formateur et redonner envie à ceux que la fonction a mis à l’épreuve ou dont elle a ébranlé l’équilibre? Selon elle, une première mesure serait de reconnaître officiellement leur rôle au sein de l’entreprise, afin qu’il soit compris par les collègues et la hiérarchie. «La mission de formation devrait figurer clairement dans le cahier des charges», abonde Frank Sobczak, soulignant que «le rôle de formateur est très rarement valorisé financièrement et dans le cahier de mission».

Formation continue

Contrairement au temps, «l’argent n’est pas la piste principale», estime la professeure. Face à la complexité croissante des situations auxquelles elles sont confrontées, les personnes formatrices demandent surtout de la reconnaissance et un meilleur accès à la formation continue - notamment dans l’accompagnement des jeunes et la psychologie de l’adolescence - ainsi que des espaces d’échange pour partager leurs expériences.

Aujourd’hui, pour accéder au rôle de formateur d’apprentis, le candidat doit être au bénéfice d’une formation dans sa branche (au minimum un CFC, un diplôme ou un brevet), justifier de trois à cinq ans d’expérience professionnelle et suivre la formation EduPro. Cette formation, dispensée gratuitement par l’Office pour l’orientation, la formation professionnelle et continue (OFPC), représente environ quarante heures. «Dans chaque entreprise, le taux de certification doit être mis en relation avec le nombre d’apprentis», rappelle Frank Sobczak. À ces exigences s’ajoutent des compétences en gestion, en organisation et en management, indispensables au suivi d’un apprenti, mais qui ne figurent pas toujours dans le parcours initial des formateurs. Cela explique leur demande récurrente pour un meilleur accès à la formation continue, comme le mettent en lumière les travaux de la HEFP.

L’OFPC en appui

Sur le plan humain, quelle attitude une personne formatrice doit-elle adopter? «Empathie, passion, capacité d’écoute», selon Nadia Lamamra. Elle doit instaurer un climat où l’apprenti ne craint pas de poser des questions. Frank Sobczak insiste sur un point: «la première expérience d’une entreprise formatrice est déterminante. Une expérience difficile durant les premières années ou la perte d’un apprenti peut décourager durablement une structure qui débute dans la formation». D’où l’importance d’un accompagnement attentif des nouvelles entreprises formatrices. Les autorisations de former sont délivrées par l’OFPC, qui demeure un partenaire de proximité prêt à intervenir en cas de besoin. A cet égard, Liliane Zossou, directrice générale de l’OFPC, rappelle que, tout au long du parcours de formation, les formateurs en entreprise disposent des conseils et des recommandations de la part des conseillers en formation de l’Office depuis l’octroi de l’autorisation de former aux phases de recrutement de l’apprenti et jusqu’aux procédures de qualification. Elle précise que «des réflexions sont également menées pour valoriser davantage les formatrices et formateurs en entreprise, notamment dans le cadre de la politique de l’apprentissage de l’État de Genève».

«Des enfants que l’on voit devenir adultes»

Au cœur du quartier des Nations, le salon L7 Coiffure Sàrl incarne pleinement la volonté croissante de former la relève et de transmettre un véritable savoir faire. Taux de réussite de 100%, encadrement exigeant et respect scrupuleux des conditions de formation - y compris les salaires - le salon a fait partie des huit entreprises récompensées pour l’excellence de leur formation professionnelle lors de la Cité des métiers en novembre dernier. «Je ne m’y attendais pas du tout», sourit Dragica Pantic, cofondatrice du salon, qui nous reçoit à l’ouverture avant l’arrivée de son premier client.

Son témoignage incarne cette motivation que la professeure Nadia Lamamra a observé dans ses enquêtes auprès des formateurs. Formatrice depuis quinze ans, elle encadre actuellement avec deux de ses collègues - sur huit employés au total - deux apprentis en CFC de coiffure. «Je n’ai jamais lâché mes apprentis, même lorsqu’ils rencontraient des difficultés», confie-t elle. Pour les aspects les plus sensibles du métier, notamment la relation client, elle assure qu’«ils ne sont jamais seuls». Sa plus grande fierté? «Quand ils obtiennent leur CFC», lâche-elle sans hésiter. «On accueille des enfants et on les voit devenir adultes avec un métier», ajoute-t-elle avant de souligner ce qu’ils apportent au salon: «Ils connaissent bien les dernières tendances».

Si L7 Coiffure peut offrir un accompagnement aussi étroit, c’est aussi parce que l’équipe est nombreuse et que Dragica Pantic et ses collègues s’autorisent à prendre le temps nécessaire pour former. Contrairement à d’autres entreprises, elle dit ressentir moins la pression de rentabilité liée à son statut de propriétaire. «Je suis prête à faire des heures supplémentaires. Si je n’ai pas le temps, je ne prends pas d’apprentis», indique-t-elle. Car cette génération demande «écoute, douceur, bienveillance, et beaucoup de patience». Les formateurs perçoivent-ils un salaire plus élevé que les collègues? «Le premier est mon associé, donc oui, il touche un salaire plus élevé. Quant à notre deuxième formateur, sa rémunération est également supérieure à celle des autres employés», indique Dragica Pantic, précisant qu’«autrefois, les formateurs bénéficiaient d’environ deux cents francs supplémentaires, mais qu’avec l’introduction du salaire minimum à Genève, cet avantage a disparu». Son message aux salons qui hésitent encore à former? «Il ne faut pas hésiter».


Le regard d’une commissaire d’apprentissage

Garantir que la pratique professionnelle est bien enseignée en entreprise. Voilà la mission première de Marie Laure Duparc, commissaire d’apprentissage pour les apprentis en information documentaire. Un rôle à l’interface entre entreprises, formateurs, apprentis et Etat. À ce titre, elle agit comme un facilitateur, une personne relais pour détecter, prévenir et soutenir en cas de difficulté. «L’objectif est d’offrir un espace d’échange, de proposer des mesures de soutien avant d’arriver à une rupture de contrat», explique celle qui est aussi responsable du service de la documentation de la FER Genève. Les commissaires font un rapport de visite à l’OFPC, chargé de mettre en place la médiation et l’accompagnement adéquat en cas de conflit. 
Sur le terrain, son constat rejoint les conclusions des études de la HEFP et de nos interlocuteurs pour cette contribution: les formateurs manquent de temps et de reconnaissance. Rares sont les espaces d’échange qui leur sont proposés. La première année d’apprentissage constitue souvent une charge lourde. «Je connais une formatrice qui a décidé d’arrêter de prendre des apprentis alors que tout se passait bien avec le dernier, faute de pouvoir assumer l’investissement que cela demande», confie Marie Laure Duparc.
Les commissaires effectuent aussi les visites d’autorisation de former, un contrôle essentiel pour s’assurer que les conditions légales sont réunies, comme du matériel adéquat, des tâches formatrices et un encadrement qualifié. «On s’assure que l’apprenti ne fait pas que des photocopies», sourit-elle. Il lui est d’ailleurs arrivé de refuser une autorisation à une structure qui voulait former un apprenti, alors qu’aucun professionnel en information documentaire ne se trouvait sur place», se souvient elle. Lorsque les conditions se détériorent, la sanction tombe: le retrait de l’autorisation de former par l’OFPC reste possible.


Mise en réseau: les rendez-vous des formateurs

À Genève, la Fondation Qualife, active dans l’insertion professionnelle des moins de 25 ans et la réinsertion professionnelle des plus de 50 ans, accompagne actuellement une soixantaine d’apprentis ainsi que cent cinquante jeunes en recherche de place. Un engagement qui rend essentiel le développement de liens étroits avec les formateurs en entreprise.

C’est dans cette optique que Qualife a lancé en décembre 2024, avec la formation ForPro, Les rendez-vous des formateurs. Lors de la première rencontre, les trente-cinq participants, issus de grandes et petites entreprises de secteurs variés, ont identifié leurs besoins afin de définir la programmation 2025.

Les cinq événements organisés l’an dernier ont réuni une soixantaine de formateurs. L’objectif: créer une véritable communauté, rompre l’isolement, offrir des apports théoriques et mettre des ressources à sa disposition, à l’instar d’un guide. Le constat est clair. «Nous avons relevé un besoin prononcé des participants de pouvoir s’appuyer sur les connaissances et l’expérience d’une communauté pour accompagner les apprentis au quotidien», relate Mathilde Appia, directrice de la Fondation Qualife. Les thématiques pratiques, telles que les codes professionnels, la gestion des absences, des retards ou la posture à adopter rencontrent un large succès.«Tous partagent les mêmes difficultés», souligne la directrice.

Lors du dernier événement, les formateurs étaient invités à venir avec leur apprenti, un format apprécié. «Il y a eu un réel intérêt pour ce moment informel.» Une fois l’impulsion donnée, l’expérience doit pouvoir s’installer dans la durée. «L’idée est de faire naître une dynamique qui nous dépasse: une communauté autonome, qui progresse et se soutient naturellement, sans dépendre de nous.»

Plus d’informations: rendezvousdesformateurs.ch  

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