Les Halles, entre charme et fatigue du temps

Les Halles de Rive connaîtront prochainement une profonde métamorphose.
Les Halles de Rive connaîtront prochainement une profonde métamorphose. Olivier Volgelsang
Flavia Giovannelli
Publié jeudi 04 juin 2026
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#Chantier Ces prochaines années, le quartier de Rive connaîtra une profonde métamorphose, touchant les Halles, le marché et l’ensemble des acteurs du secteur. Une transformation nécessaire, mais qui suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes.

Le feuilleton dure depuis des années, comme souvent à Genève. Le réaménagement de Rive est pourtant bel et bien lancé et devrait bientôt entrer dans une phase concrète. Deux crédits distincts ont été votés par le Conseil municipal: environ 45 millions de francs pour l’aménagement et la piétonnisation des espaces publics et 2,4 millions pour la modernisation complète du bâtiment des Halles.
Derrière la promesse d’un quartier piéton et végétalisé, une question s’impose, qui risque d’occuper les conversations pendant longtemps: comment traverser des années de chantier sans perdre l’âme des Halles et tout en continuant à faire tourner les affaires?
Juste après Pentecôte, une chaleur accablante s’est abattue sur Genève. Nous nous rendons sur place avec une idée simple: prendre le temps de vraies discussions de comptoir. L’après-midi est calme, idéal pour plonger dans la fraîcheur des Halles de Rive, haut lieu du commerce alimentaire et artisanal. Normalement, le site grouille d’animation mais cette fois, le calme ambiant permet de délier les langues en toute tranquillité. «C’est une infrastructure unique en Suisse, je crois, mais vieillissante et qui trouve aujourd’hui ses limites», explique Dominique Ryser en nous accueillant avant de proposer une visite.
Les Halles, il les connaît depuis l’enfance. Dès 8 ans, il y accompagnait déjà ses parents, dans une affaire qui était avant tout familiale. Bien plus tard, il reprendra avec son épouse la fromagerie Bruand. Mais aujourd’hui, s’il est devenu l’une des voix les plus entendues du dossier, c’est surtout comme président de l’association des commerçants des Halles de Rive. Il a accepté cette responsabilité alors qu’une période décisive s’ouvre pour les Halles, avec la volonté d’accompagner les commerçants dans les changements qui s’annoncent. Premier succès obtenu: commerçants et Ville convergent désormais vers la solution de Halles provisoires plutôt qu'une cohabitation avec un chantier long et potentiellement perturbant. Les structures temporaires devraient ainsi prendre place du côté de Pierre-Fatio, appelée à devenir piétonne. Le dialogue est désormais engagé entre les locataires des Halles appartenant à la Gérance immobilière municipale (GIM) et les spécialistes mandatés par la Ville. Les questions restent nombreuses, parfois exprimées ouvertement, parfois simplement murmurées.
Le premier défi sera de recréer suffisamment d’espace et d’ergonomie pour les 23 commerces concernés, sur près de 3000 m2, soit l’équivalent des Halles actuelles, mais sans certains espaces annexes aujourd’hui disponibles.
Le projet final, lui aussi, nourrit déjà les discussions. «On rêve de Halles telles que celles de Bocuse, à Lyon, mais on saura se montrer raisonnables et pragmatiques», glisse un témoin qui préfère garder l’anonymat.

Deux visages

L’entretien débute devant un pupitre improvisé: un simple caisson installé face à la porte automatique. Dominique Ryser esquisse une grimace amusée. Le sas s’ouvre et se referme au rythme des passages incessants et se révèle particulièrement gourmand en électricité. Tout commence là. Le visiteur voit des étals généreux, des produits appétissants et une ambiance conviviale portée par une clientèle fidèle, parfois venue de loin. Les coulisses racontent pourtant une autre histoire. Avant une livraison destinée à l’un des grands hôtels genevois - preuve que les Halles participent pleinement à l’économie locale - Dominique Ryser nous entraîne dans des espaces rarement montrés. Non pour ouvrir l’appétit, mais pour révéler ce qui ne fonctionne plus.

Remise aux normes

Derrière les étals impeccables et les produits soigneusement mis en scène, les signes d’usure se multiplient.
«Avec cette transformation, nous ne parlons pas de cosmétique, mais à 95% de mise à niveau indispensable», insiste-t-il. Le regard s’attarde alors sur des détails qui échappent souvent au public: marches improbables placées sur le trajet quotidien des commerçants, espaces perdus, bouches d’aération d’un autre temps, niveaux de sol irréguliers. Même la dalle n’est pas parfaitement plane.
Quelques mètres plus loin, nous faisons halte chez Aurélie Zeqiri, propriétaire de Fleuriste de la halle. Son activité répond à des contraintes différentes de celles des commerces de bouche. «Je travaillais déjà ici comme employée avant de reprendre le magasin en 2019», raconte-t-elle. Même si le constat ne gâche pas son entrain, elle observe une dégradation progressive des installations.
«Depuis deux ans, les complications augmentent. Entre les canalisations et les installations électriques, il m’est arrivé plusieurs fois d’être interrompue dans la préparation de décorations parce que les plombs sautaient», note-t-elle en souriant.
Malgré cela, l’ambiance reste pour elle un atout majeur. Elle espère que le futur aménagement lui offrira davantage de souplesse. Aujourd’hui, ouvrir le dimanche reste compliqué alors que son activité autorise une dérogation.
«J’ai essayé deux fois, mais il fallait payer des frais supplémentaires pour le gardien chargé de l’ouverture des accès.»
Elle imagine volontiers un accès plus autonome pour le secteur fleurs, tout en restant intégré aux Halles. Comme beaucoup d’autres, elle s’interroge sur la logistique. Les poids lourds effectuent déjà des manœuvres complexes. Leur accès futur dans la zone réaménagée demeure une importante inconnue.
Même constat chez Daniel Almeida, qui a repris récemment la boucherie Jacky Bulla. «Cette phase transitoire, je la vois comme un mal pour un bien», estime le jeune entrepreneur. L’optimisme ne l’empêche pas de regarder les chiffres. «Nous sommes cinq personnes. Cela implique des salaires à assurer. Et il faudra aussi organiser intelligemment notre futur espace de travail avec le hachoir, la trancheuse et les machines sous vide. Il faut garantir à la fois la sécurité et la sérénité.»

Dans les entrailles

Nous descendons ensuite au sous-sol. C’est là que se cache toute la mécanique invisible des Halles. D’un côté, les vestiaires du personnel et les toilettes publiques. De l’autre, les espaces techniques: zones de réception, chambres froides, locaux de conditionnement et salle de découpe partagée entre plusieurs commerçants. «Avant les Fêtes de fin d’année, il me faut beaucoup de place», observe Michel Bochu, spécialiste des volailles de Bresse et de l’Allier. Là encore, les infrastructures accusent le poids des années. Les sanitaires et le chauffage arrivent en bout de course. Plus sensible encore, le système de production du froid présente d’importantes fuites de fluide frigorigène, difficilement compatibles avec les exigences environnementales actuelles. Au premier étage, la ventilation devra elle aussi être entièrement repensée.

Pour l’heure, une certaine tolérance reste accordée par les services d’inspection - hygiène, installations techniques et sécurité incendie - précisément parce que toutes les démarches convergent désormais vers le futur chantier.

Solide comme du provisoire

La forme exacte des Halles temporaires reste encore ouverte. Deux pistes dominent.
La première: une structure en bois d’environ 3000 m2, à l’image de celle utilisée pour le Grand Théâtre lors de sa rénovation à la Place des Nations.
La seconde: des modules de type containers réaménagés. Devant notre surprise, Mathieu Lagache, vice-président de l’association et patron du Bistrot des Halles, précise: «Cette solution existe déjà dans plusieurs pays d’Europe du Nord. Les containers sont découpés, isolés, vitrés et transformés en espaces modernes avec un aspect industriel. Nous ne savons pas encore ce qui sera retenu, mais nous espérons que tous les besoins seront pris en compte.»
Une inquiétude revient souvent: la logistique. «Il est normal que certains décideurs la sous- estiment. Ils ne connaissent pas forcément notre métier», glisse un observateur. Accès clients, fournisseurs, stockage, préparation des commandes, chambres froides individuelles: tout devra être repensé. Car rendre cette période transitoire supportable sans bouleverser les habitudes ni fragiliser les acquis représente un défi majeur.
Avec un chiffre d’affaires estimé entre 15 et 20 millions de francs et près d’un million de loyers versés chaque année, le pari ne laisse guère de place à l’erreur.
Car derrière les plans, les grues et les futurs pavés, l’enjeu dépasse la rénovation d’un bâtiment: il s’agit de préserver ce petit village gourmand qui continue de faire battre une partie du centre-ville genevois.


De 1872 à aujourd'hui

L'histoire de la Halle de Rive remonte aux grands travaux d'aménagement du XIXème siècle. 
En 1872, la Société de la Halle aux grains et Magasins généraux acquiert un terrain situé entre le cours de Rive, le boulevard Helvétique et l'actuelle rue Pierre-Fatio, sur d'anciens espaces libérés par les fortifications de Genève.
L'architecte Charles Boissonnas y réalise une halle, ainsi que plusieurs bâtiments. En 1877, la Ville de Genève rachète le marché couvert et lui donne sa vocation commerciale définitive. Son exploitation débute la même année, parallèlement à celle de la Halle de l'Île.
Très vite, le marché devient un lieu incontournable de la rive gauche. Maraîchers, bouchers, volaillers et fromagers y participent à l'approvisionnement quotidien d'une ville en pleine croissance.
Dès les années 1930, la vétusté des installations suscite des critiques. Le tournant intervient dans les années 1960, lorsque l'ancienne halle est démolie dans le cadre d'un vaste réaménagement urbain. Les commerçants sont alors relogés provisoirement dans un pavillon en bois à Pré-l'Évêque.
La halle actuelle est inaugurée en 1969. Intégrée à un ensemble immobilier moderne, elle reflète les choix urbanistiques de son époque, marqués par la densification du centre-ville et la place accordée à l'automobile. Aujourd'hui encore, avec ses 23 commerces, la Halle de Rive demeure l'un des symboles du commerce alimentaire de proximité genevois.


Le futur visage de Rive

Pour Marjorie de Chastenay, magistrate chargée de l’aménagement, la transformation de Rive répond à une nécessité. Elle estime que ce secteur stratégique, situé aux portes du cœur commerçant de Genève, ne correspond plus à son potentiel. L’objectif est de créer un quartier plus agréable à vivre, davantage végétalisé et propice à la déambulation, tout en conservant son rôle majeur dans le réseau de transports publics. La municipale voit également dans ce réaménagement une occasion de renforcer l’attractivité commerciale du secteur. Consciente des préoccupations exprimées par les commerçants, elle affirme avoir souhaité associer étroitement les acteurs concernés à la préparation du chantier. Une première réunion publique a ainsi permis de poser les bases d’une coordination entre les commerces, les services municipaux et les futurs mandataires du projet. «La très nécessaire rénovation des Halles de Rive doit s’articuler avec le projet d’espace public», souligne Marjorie de Chastenay. 

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