Nous le constatons tous les jours: des idées autrefois inacceptables deviennent maintenant banales. Des mots, des phrases, des idées jugés autrefois indicibles, interdits voire extrémistes, paraissent soudain acceptables voire modérés. Doit-on dire que le politiquement correct se déplace? Deux exemples. La légalisation du mariage entre personnes de même sexe fut longtemps impensable. Petit à petit les mentalités ont évolué, on a parlé de pacte civil, de partenariat enregistré, de PACS, pour aboutir au «mariage pour tous» en 2022. Renaud Camus, écrivain, aborde en 2010 la question de l’immigration en France en parlant pour la première fois du «grand remplacement».. Quelques années plus tard, l’entrée d’Eric Zemmour dans la course à la présidentielle rend cette idée de plus en plus visible. Il crée régulièrement la polémique, se rend détestable dans certains milieux, mais il déplace ce faisant l’opinion publique sur ce sujet. Aujourd’hui, pratiquement tous les politiciens français en parlent.
Comment faire évoluer des idées considérées comme impensables, radicales, vers l’acceptable, du raisonnable, du populaire voire même de l’inévitable? Il faut jouer avec La fenêtre d’Overton. Selon le politologue Clément Viktorovitch, le concept du lobbyiste américain Overton (1960-2003) concerne «l’ensemble des opinions qui sont considérées comme dicibles, acceptables au sein de l’opinion publique; l’ensemble de ce que l’on peut dire en tant qu’acteur du débat public sans être immédiatement frappé d’opprobre, sans être immédiatement renvoyé au ban du débat public. Et donc, toute l’idée de cette fenêtre, c’est qu’elle est dynamique, elle s’élargit, elle se contracte, elle se déplace.»
Il est intéressant de constater que ce déplacement se fait souvent en plusieurs étapes: on passe de l’impensable au radical, du radical à l’acceptable, de l’acceptable au raisonnable pour finir par le populaire. L’art du politique qui cherche des voix est de proposer des thèmes qui se déplacent dans cette fenêtre. Illustrons en quelques mots la première étape: le passage de l’impensable au radical. Notre société a été confrontée au cannibalisme dans les années 1990 avec le film Les Survivants, qui relatait le crash d’un avion dans la cordillère des Andes. Isolés, affamés, les survivants mangèrent les corps des passagers morts. Impensable, immoral, répréhensible, on est bien à la limite basse de la fenêtre d’Overton: tolérance zéro. Dans la première étape, la pratique du cannibalisme est considérée comme immorale et inacceptable. Pour changer l’opinion publique, on commence par transformer le sujet en question scientifique. Des savants renommés en parlent, de petites conférences et des colloques sont organisés autour du cannibalisme. Puisque la science (exacte ou non) ne doit pas avoir de limites d’investigation, le sujet cesse d’être un tabou absolu. Petit à petit, l’opinion est perçue comme simplement radicale. La fenêtre s’élargit!
Mais le contraire existe aussi. En 1946, Hergé publie Tintin au Congo. Le succès est au rendez-vous avec plus de dix millions d’exemplaires. Aujourd’hui, il serait impensable de le publier. Il serait hors fenêtre. Il en va de même pour certains sketchs. On ne pourrait plus jouer le sketch de Bedos Les vacances à Marrakech, qui relatent le séjour de touristes racistes en vacances au Maroc.
Quel est le défi pour les politiques? Elargir progressivement la fenêtre, transformer des idées qui semblent a priori radicales pour en faire des opinions acceptables, voire populaires. Plus concrètement, veiller par exemple à ne pas lancer une initiative sur un thème hors cadre. On n’aura pas le temps de le faire évoluer dans la fenêtre avant la votation!
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