De nouveaux cépages pour protéger les vignes

Les cépages traditionnels n'ont aucune résistance naturelle aux maladies fongiques
Les cépages traditionnels n'ont aucune résistance naturelle aux maladies fongiques Photo Shoichi Iwashita/commons.wikimedia.org
Pierre Cormon
Publié mardi 28 avril 2026
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#Viticulture Sept nouveaux cépages résistants ont été homologués en Suisse et en France. Il faudra des années pour qu'ils se fassent éventuellement une place sur le marché.

Alors que la viticulture romande traverse une crise profonde, Agroscope a annoncé l'homologation de sept nouveaux cépages, fin janvier. Il s'écoulera cependant des années avant qu'ils arrivent sur le marché, et encore bien davantage pour qu'ils s'y taillent, éventuellement, une place de choix.

Mais pourquoi développer de nouveaux cépages, alors qu'on en cultive déjà deux cent septante en Suisse? "Parce que les cépages traditionnels sont sensibles aux maladies fongiques (mildiou et oïdium)", répond Jean-Sébastien Reynard, responsable de la création viticole de la vigne à Agroscope1. "Ces maladies sont arrivées en Europe au XIXe siècle, en provenance d'Amérique. Comme les cépages européens n'y avaient jamais été confrontés, ils n'ont aucune résistance naturelle."

Les maladies fongiques font donc des ravages, particulièrement lors des années humides, comme 2021 et 2024. "Il peut arriver que la production d'une parcelle soit intégralement perdue", remarque Florian Barthassat, œnologue de la Cave de Genève. La seule parade est le recours aux produits phytosanitaires, qu'ils aient un objectif préventif (comme en bio) ou curatif (comme en viticulture traditionnelle). On réalise généralement de six à dix traitements par année en viticulture traditionnelle, et jusqu'à vingt en bio.

Cette solution a de multiples inconvénients. Les produits phytosanitaires peuvent avoir un impact négatif sur la biodiversité. Leur production n'est pas anodine du point de vue environnemental. Les produits utilisés en bio sont lessivés par la pluie, ce qui oblige à repasser régulièrement avec des machines sur un sol mouillé. Cela peut le tasser, ce qui est très mauvais. Les machines avec lesquelles on les répand émettent du CO2. Enfin, les traitements ont un coût, tant en intrants qu'en diesel ou en main d'œuvre.

Disposer de cépages naturellement résistants à ces maladies a donc de gros avantages.

C'est en 1965 qu’Agroscope s'est lancé dans la sélection de cépages résistants. Dans une première phase, il s'est concentré sur la pourriture grise, une maladie distincte. C'est ainsi que sont nés le Gamaret et le Garanoir.

Les efforts ont été réorientés vers la résistance au mildiou et à l'oïdium, à partir de 1996. Une première famille de cépages a été homologuée il y a quelques années. Elle comprend notamment le Divona (blanc, en 2018) et le Divico (rouge, en 2013).

Pour obtenir des cépages résistants, on croise des variétés européennes, pour leurs qualités œnologiques, avec des variétés d'autres origines, et notamment des variétés sauvages américaines. Ces dernières ont généralement un faible intérêt œnologique, mais apportent des gènes qui confèrent une résistance à certains pathogènes fongiques.

Il s'agit d'un travail de très longue haleine: dix-sept ans pour les cépages présentés en janvier par Agroscope, qui a travaillé en collaboration avec son homologue français INRAE. Les croisements ont produit quatre mille variétés, dont on a retenu sept, après des tests de plus en plus poussés, au laboratoire et à la vigne, sur différents sites.

La sélection est parvenue à retenir la plus grande partie du patrimoine génétique de la vigne européenne (vitis vinifera), afin de conserver ses qualités œnologiques. Les autres gènes donnent une grande résistance aux sept nouvelles variétés. C'est ce qu'a montré un essai mené à Chamoson en 2021, une année particulièrement difficile.

Des parcelles de Chardonnay et de Gamay ont été laissées sans traitement. Elles ont perdu plus de deux tiers de leurs raisins. D'autres ont été traitées; il a fallu le faire onze fois pour les protéger. Les nouveaux cépages, eux, n'ont eu besoin d'aucun traitement et n'ont pas été atteints par les maladies.

Il faudra encore plusieurs années pour que l'amateur de vin puisse goûter ces cépages. Les pépiniéristes devront commencer par multiplier les semences en quantité suffisante pour les proposer à la vente, ce qui peut prendre deux à trois ans. Les vignerons intéressés devront ensuite les tester, tant à la vigne qu'à la cave, puis éventuellement les planter à une échelle commercialement viable. Cela prendra encore quelques années. "Il faut compter vingt ans pour développer une nouvelle variété et vingt ans pour que le marché se l'approprie", résume Jean-Sébastien Reynard.

Les appellations d'origine, enfin, devront leur faire une place – ce qui est plus facile en Suisse que dans des pays plus traditionnels, comme la France ou l'Italie.

De nombreux vignerons observent ce développement avec intérêt, mais prudence. Les générations précédentes de cépages résistants ne sont en effet pas encore parvenues à concurrencer sérieusement les cépages traditionnels (lire ci-dessous).

Pierre Cormon

(1) Centre de compétence de la Confédération en matière agronomique


 

«Le Divico est le cépage le plus planté»

Des cépages résistants aux maladies fongiques ont été créés dès le XIXe siècle. "Les vins qui en sont issus avaient un goût très différent", note Jean-Sébastien Reynard. "On disait qu'ils étaient "foxés".

Ils avaient si mauvaise réputation que la France a interdit leur plantation dès 1934, et imposé leur arrachage jusqu'à fin 1956. L'Italie a fait de même. De cette époque subsiste l'Isabella, encore cultivé au Tessin. "On l'utilise pour faire de la grappa", précise Jean-Sébastien Reynard.

Les nouveaux cépages résistants sont très différents de leurs prédécesseurs. "On ne les reconnaît pas à l'aveugle", assure Jean-Sébastien Reynard. Cent trente-sept variétés résistantes sont plantées en Suisse. Leur progression est lente, mais réelle. De 0,6% de la surface viticole en 2002, ils sont passés à 4% en 2024. C'est le Divico qui est le plus planté.

"Il convient bien pour les parcelles qui bordent des zones résidentielles", note Florian Barthassat. "Comme il nécessite très peu de traitements, cela évite les problèmes avec les voisins".

Cette résistance est confirmée par Jérôme Cruz. Propriétaire – vigneron – encaveur du Domaine de Beauvent, à Bernex, il cultive dix-huit hectares en bio. "Les traitements préventifs utilisés en bio sont lessivés à partir de dix millimètres de pluie", explique-t-il. "Une mauvaise année, on peut devoir les appliquer jusqu'à quinze fois sur les cépages traditionnels. Avec le Divico, une ou deux fois suffisent." Au final, un hectare de ce cépage coûte environ 15% en moins à cultiver, selon ses calculs.

Le cépage a aussi ses inconvénients. Ses rendements sont un peu inférieurs à ceux des cépages traditionnels. Il est difficile à manier. "Il demande une attention particulière à la vigne, et sa vinification n'est pas facile à maîtriser", estime Jérôme Cruz.

La plantation d'un nouveau cépage représente un investissement de quelques dizaines de milliers de francs par hectare. Il peut être couvert par des subventions fédérales et cantonales pour les cépages résistants. S'en suivent quatre ou cinq ans sans production sur la parcelle, "mais il s'agit du cycle normal de renouvellement d'une exploitation", remarque Jérôme Cruz.

Le risque se situe surtout au niveau commercial: si la clientèle ne suit pas, l'investissement est en partie perdu. Or, le Divico ne fait pas l'unanimité.

"Sa qualité ne me convainc pas vraiment; je ne pense pas qu'il puisse remplacer les cépages historiques", juge Florian Barthassat. "Il existe un marché pour les produits cultivés avec moins d'intrants, mais cela reste une niche."

"Je dirais que c'est un cépage inabouti", renchérit Jérôme Cruz. "J'en produis un peu plus de mille bouteilles sur une production totale de 80'000 litres. Je les écoule sans problème, mais à une clientèle restreinte, souvent en vente directe, chez moi, au caveau, dans les petites épiceries et les commerces de produits locaux. Les restaurateurs s'y intéressent peu."

Des voix s'élèvent également dans la profession pour déplorer que la Confédération mette beaucoup de moyens dans le développement et la promotion de cépages résistants, plutôt que dans la promotion des vins locaux, dans le contexte d'une crise majeure. On parle aujourd'hui d'arracher dix pour cent du vignoble. Pas forcément le meilleur moment pour penser à planter de nouveaux cépages…

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