Et au milieu passe une frontière

Propos recueillis par Flavia Giovannelli
Publié vendredi 05 septembre 2025
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#Grand Genève Sébastien Colson, journaliste au Dauphiné libéré et auteur de "Et au milieu passe une frontière" offre une plongée dans l’histoire et l’actualité du Grand Genève.

Pourquoi avoir choisi d’écrire ce livre sur le Grand Genève?

Je voulais raconter cette réalité transfrontalière au-delà des clichés. On en parle souvent à travers les questions de mobilité ou de fiscalité, mais il y a derrière cela des histoires humaines, des évolutions économiques et des différences culturelles qui façonnent une identité originale. Le Grand Genève, c’est une construction unique, et pourtant encore mal connue, même de ceux qui y vivent.

Qu’est-ce qui rend ce territoire si particulier?

C’est une agglomération qui ne s’est pas bâtie comme les autres. Elle s’est développée avec des vitesses différentes entre deux pays, deux cultures administratives, deux histoires. Pourtant, au quotidien, les habitants vivent déjà ensemble: dans les entreprises, dans les écoles, dans les loisirs. C’est cette tension permanente entre frontières institutionnelles et réalité vécue qui le rend si singulier.

Vous soulignez l’importance des fonds frontaliers. Est-ce un ciment ou une source de tensions?

Les deux. Le système est gagnant-gagnant. En quinze ans, presque quatre milliards de francs ont été redistribués aux collectivités publiques françaises, liés à la population résidente travaillant à Genève. De l’autre côté, l’Etat de Genève conserve deux tiers de l’impôt des frontaliers, au contraire des autres cantons suisses, suscitant des incompréhensions: côté suisse, certains estiment que c’est trop d’argent distribué; côté français, on considère que cela ne suffit pas pour rééquilibrer la région, les recettes fiscales étant pour Genève, les charges liées à la population pour la France. Ce débat accompagne le Grand Genève depuis le début et n’est pas près de disparaître.

Le pragmatisme est-il la bonne approche dans un territoire aussi complexe?

Oui, car il faut avancer projet par projet. Les grandes visions existent, mais elles se heurtent souvent aux lenteurs institutionnelles. Alors que sur le terrain, les habitants n’attendent pas: ils vont travailler, consommer, se déplacer. Le pragmatisme, c’est ce qui permet de trouver des solutions concrètes au quotidien.

La gouvernance reste un point faible, selon vous?

C’est le talon d’Achille. Il n’y a pas de gouvernement du Grand Genève en tant que tel. La gouvernance est éclatée entre de multiples collectivités, cantons, départements, communes, institutions. Les processus sont longs, parfois illisibles. Cela explique pourquoi certains projets traînent, voire s’enlisent. Paradoxalement, cette complexité est aussi une richesse: elle oblige au dialogue, elle rend impossible le passage en force.

Chacun n’a-t-il pas tendance à penser que l’autre tire plus d’avantages de la situation?

C’est un reproche récurrent. Les Suisses voient parfois les frontaliers comme des profiteurs; les Français estiment que Genève concentre les bénéfices. La vérité, c’est que les deux côtés ont besoin l’un de l’autre. Sans les frontaliers, l’économie genevoise aurait du mal à tourner. Sans Genève, la région française voisine aurait beaucoup moins de dynamisme.

Les différences sociologiques jouent-elles un rôle?

Énorme. Côté suisse, on a une culture politique marquée par la démocratie directe et des compétences cantonales très larges. Côté français, la tradition est plus centralisée, avec une organisation administrative hiérarchisée et complexe. Ces différences se retrouvent dans les mentalités, dans la manière d’aborder les projets, et cela crée parfois des incompréhensions.

Le Grand Genève est-il un colosse aux pieds d’argile?

Je ne pense pas. C’est une réalité solide et bien ancrée, même s’il faudra aller plus loin dans la coopération. Toutes les projections démographiques laissent penser que Genève aura besoin de davantage de frontaliers d’ici à 2050, ne serait-ce que pour combler les départs à la retraite de la génération X. Le bassin transfrontalier s’agrandit aussi, ce qui implique de renforcer les liens. La gouvernance, par exemple, reste complexe, avec des intervenants multiples et des processus pas toujours lisibles de part et d’autre de la frontière. Malgré tout, on peut avoir une très bonne qualité de vie au sein du Grand Genève et c’est à mon avis parti pour durer.

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