Moyen-Orient: une crise qui touche aussi l’économie suisse
Le détroit d’Ormouz est un lieu de passage pour le commerce maritime, notamment le transport de pétrole.
adobe stock
Flavia Giovannelli
Publié vendredi 24 avril 2026
Lien copié
#Economie
De la facture énergétique aux itinéraires de transport, des chaînes industrielles aux réservations de vacances, les effets du conflit au Moyen-Orient se diffusent bien au-delà de la région.
Pour l’économie suisse, très ouverte et dépendante de ses échanges, la crise au Moyen-Orient agit comme un révélateur: celui d’interdépendances fortes, mais aussi d’une capacité d’adaptation éprouvée. Ce dossier propose un tour d’horizon des secteurs concernés - énergie, industrie, logistique, tourisme - pour mieux comprendre comment les entreprises et les acteurs économiques naviguent dans un environnement devenu structurellement instable.
Ormuz, le détroit de tous les dangers
Point de passage stratégique entre le Golfe et l’océan Indien, le détroit d’Ormuz est partagé entre les eaux territoriales de l’Iran et d’Oman. Malgré cette souveraineté, le droit international garantit la liberté de passage en transit pour les navires. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer, en particulier, en consacre le principe. Ce régime s’applique même en période de tension, à la condition de respecter certaines obligations de navigation et de sécurité. D’autres textes complètent ce cadre, notamment en matière de sécurité maritime et de libre circulation du commerce.
L’annonce par l’Iran d’une réouverture partielle du détroit vendredi 17 avril 2026 constitue un signal d’apaisement, mais elle ne garantit pas un retour immédiat à la normale. Toute entrave au passage peut être considérée comme une violation du droit international. En pratique, toutefois, l’absence d’autorité contraignante immédiate laisse place au rapport de force diplomatique et à une incertitude qui peut perdurer bien au-delà de la crise.
Énergie, logistique, finance: trois chocs à l’œuvre
Brewen Latimier est spécialiste de la transformation énergétique chez Columbus Consulting. Il décrit la crise actuelle au Moyen-Orient comme un «triple choc» pour l’économie suisse, à la fois énergétique, logistique et financier. Cette secousse agit avant tout comme un révélateur de fragilités structurelles, malgré des fondamentaux solides.
À ce stade, l’impact reste principalement un choc de coûts. Une prime de risque s’est installée dans les prix de l’énergie, tandis que les entreprises exportatrices subissent le renchérissement du fret, lié notamment au contournement de la mer Rouge. La volatilité du franc suisse ajoute à cette pression.
Le principal risque, selon l’expert, serait toutefois un basculement vers une crise de disponibilité. En cas d’extension du conflit à des infrastructures stratégiques du Golfe, des ruptures physiques des chaînes d’approvisionnement pourraient apparaître, avec des pénuries de composants ou de matières premières. Sur le plan énergétique, la volatilité devrait s’installer dans la durée. Si les marchés réagissent à court terme aux annonces géopolitiques, une tendance de fond se dessine: même en cas d’accalmie, le retour à une énergie bon marché paraît peu probable. Les acteurs du transport et de l’assurance intègrent désormais un risque géopolitique durable. Pour les PME, l’enjeu n’est donc plus seulement le niveau des prix, mais la capacité à gérer l’instabilité.
Le secteur alimentaire est également exposé. La hausse du prix du gaz naturel - matière première clé des engrais azotés - pourrait renchérir l’ensemble de la chaîne agricole. Le commerce de détail, de grands groupes comme Migros ou Coop aux enseignes indépendantes, devront alors arbitrer entre absorber une partie des coûts ou les répercuter sur leurs prix de vente, dans un contexte de consommation déjà sensible.
Sur le plan financier, la situation reste ambivalente. Le franc suisse joue son rôle de valeur refuge, ce qui limite l’inflation importée, mais pénalise les exportateurs en comprimant leurs marges. Parallèlement, les conditions de financement se durcissent: sans hausse spectaculaire des taux, les primes de risque sur les crédits augmentent, et les banques se montrent plus sélectives vis-à-vis des entreprises exposées.
Dans ce contexte, trois indicateurs apparaissent déterminants pour les PME: l’évolution des coûts du fret maritime, le niveau du franc suisse face au dollar et le prix du gaz naturel en Europe. Autant de signaux à surveiller de près pour anticiper les prochaines semaines.
Les entreprises suisses ont déjà montré leur capacité d’adaptation lors de crises récentes. Cette fois encore, l’enjeu sera d’anticiper, en sécurisant les approvisionnements, en ajustant les stocks et en diversifiant les sources dans un environnement appelé à rester durablement instable.
L’industrie des machines sous l’impact du gaz
«Contrairement à ce que l’on entend sur la place publique, notre industrie dépend aujourd’hui très peu du pétrole», affirme Philippe Cordonier, directeur romand de Swissmem, la faîtière de l’industrie des machines. Sa consommation a reculé de 93% depuis 1990 et ne représente plus que 3,8% du mix énergétique.
Résultat: la hausse du prix du pétrole brut a un impact limité sur la branche. «L’électricité (57%) et le gaz naturel (31%) dominent désormais, avec des processus nettement plus efficaces», précise-t-il. Le véritable point de tension se situe ailleurs, c’est-à-dire en matière de gaz naturel, qui couvre près d’un tiers des besoins énergétiques de l’industrie. Sa hausse affecte directement les entreprises grandes consommatrices, notamment dans la métallurgie, où des températures élevées sont indispensables.
Au-delà de l’énergie, les effets indirects se multiplient. La hausse des carburants renchérit les coûts de transport et de logistique, avec des tarifs en augmentation dans le fret maritime et aérien. Le prix du gaz peut également se répercuter sur celui de l’électricité en Europe, accentuant la pression sur les coûts de production. Mais le principal défi reste l’incertitude. «Le contexte géopolitique freine les investissements à l’échelle mondiale», s’inquiète Philippe Cordonier. Cette prudence pèse directement sur la demande en biens d’équipement, un segment clé pour l’industrie suisse. Dans ce contexte, plusieurs facteurs apparaissent déterminants: l’évolution des prix du gaz naturel, les coûts de transport, ainsi que le niveau de la demande internationale.
En autorisant les services tiers, vous acceptez le dépôt et la lecture
de cookies et l'utilisation de technologies de suivi nécessaires à leur
bon fonctionnement. Voir notre politique de confidentialité.