«Notre destin ne dépend pas du nombre d’habitants»

Beat Jans, Conseiller fédéral à la tête du Département fédéral de justice et police.
Beat Jans, Conseiller fédéral à la tête du Département fédéral de justice et police. Photo Yannic Reber/Agence Peakmarketing
Chantal de Senger
Publié vendredi 22 mai 2026
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#Interview Le Conseiller fédéral défend la voie bilatérale et alerte sur les conséquences économiques, sociales et sécuritaires de l’initiative Pas de Suisse à 10 millions!

Quelques jours avant la votation, le Conseiller fédéral Beat Jans explique pourquoi le Conseil fédéral rejette l’initiative Pas de Suisse à 10 millions!. Entre défense des accords bilatéraux avec l’Union européenne (UE), inquiétudes liées à la pénurie de main-d’œuvre et réponses aux défis du logement ou des infrastructures, il plaide pour une gestion pragmatique de la croissance démographique plutôt qu’un plafonnement inscrit dans la Constitution.

Monsieur Jans, pourquoi le Conseil fédéral est-il contre l’initiative Pas de Suisse à 10 millions!?
Le Conseil fédéral et le Parlement rejettent cette initiative pour trois raisons. Premièrement, elle est extrême et risquée. Inscrire un chiffre fixe dans la Constitution ne résoudra aucun problème, mais engendrera beaucoup de nouveaux problèmes. Aucun pays au monde n’a jamais inscrit une limite aussi rigide dans sa Constitution. Deuxièmement, elle menace la voie bilatérale avec l’UE – qui nous a pourtant toujours réussi – et crée encore plus d’incertitude dans un monde déjà incertain. Sachant que plus de 50% des exportations de la Suisse vont vers l’UE, son impact serait majeur, aussi en Suisse romande, dont l’économie exportatrice est l’une des plus dynamiques de Suisse. Troisièmement, elle aggravera la pénurie de main-d’œuvre, car nous devrions nous passer de nombreux ressortissants de l’UE, alors que notre économie a grandement besoin d’eux.

La Suisse dépend fortement de l’immigration pour son économie. Mais jusqu’où ce modèle est-il soutenable sans créer de tensions sociales et territoriales?
Cette initiative ne permettra pas de gérer l’immigration, mais conduira notre économie dans le mur. Concrètement, elle vise à mettre fin à la libre circulation des personnes. Si l’nitiative est acceptée, elle nous obligera à mettre en place un système tel que les contingents pour limiter l’immigration. Imaginez la bureaucratie! Ce sera la course à la main-d'oeuvre. Si une personne est autorisée à immigrer, qui aura le droit de l’engager? Une banque à Genève? Un restaurant à Lausanne? Un hôpital à Zurich? Parce que sans immigration, il manquera 460 000 employés à plein temps dans dix ans. La pénurie de main-d’œuvre qualifiée existe déjà. Le Conseil fédéral ne veut pas que notre économie et notre société se trouvent paralysés. La Grande-Bretagne en a fait l’expérience avec le Brexit: la situation s’est détériorée depuis que le pays a mis fin à la libre circulation des personnes. Si l’immigration en provenance de l’UE nous cause de graves problèmes, le Conseil fédéral pourra la limiter de manière ciblée grâce à la clause de sauvegarde.

Les initiants affirment que la Suisse a perdu le contrôle de sa politique migratoire. Que leur répondez-vous?
Au contraire, la Suisse perdrait le contrôle si l’initiative était acceptée, il n’y aurait pas moins de demandes. En matière d’asile, il n’y aurait pas moins de demandes. La participation de la Suisse au système Dublin pourrait être remise en cause. Conséquence: nous serions plus attractifs pour les requérants d’asile. Toute personne déboutée dans un pays de l’UE pourrait déposer une nouvelle demande chez nous. La Suisse deviendrait alors une île en matière d’asile. Je ne peux pas croire que les auteurs de l’initiative veulent ça. En matière d’immigration issue de l’UE, si nous faisons venir une infirmière française ou un ouvrier espagnol, c’est parce que notre économie a besoin d’eux. En plus, leurs cotisations versées aux assurances sociales sont plus grandes que les prestations qu’ils perçoivent. En somme, cette initiative mettrait en danger notre société: notre prospérité, notre accès aux soins, nos assurances sociales, notre système d’asile et notre sécurité.

Comprenez-vous certaines craintes des partisans de l’initiative?
Les préoccupations sont légitimes. Le Conseil fédéral reconnaît que la croissance démographique s’accompagne de certains défis, auxquels nous sommes capables de répondre. Or, plafonner la population ne fera pas disparaître les embouteillages, ne libérera pas de places dans les trains et ne rendra aucun logement moins cher. Depuis 2002, le PIB par habitant a augmenté de 24% et les salaires réels de près de 12%. Ce n’est pas pour rien que les citoyennes et les citoyens suisses ont confirmé à de nombreuses reprises la voie bilatérale dans les urnes. Sur le plan de la sécurité, l’initiative ne rendra pas la Suisse plus sûre. Elle pourrait faire tomber l’accord avec Schengen. La police et les gardes-frontières pourraient alors perdre leur accès aux bases de données de sécurité de l’UE. La police les consulte plusieurs milliers de fois par an pour faire son travail. Il serait donc plus compliqué de traquer les criminels.

Les partisans de l’initiative estiment que la Suisse approche déjà de ses limites en matière de logement, d’infrastructures et d’environnement. A partir de quel seuil considérez-vous que les inquiétudes des partisans deviennent fondées?
La Suisse peut accueillir autant de main-d’œuvre étrangère qu’il lui en faut pour qu’un médecin vienne quand vous sonnez depuis votre lit d’hôpital, pour que vos parents soient bien pris en charge dans un EMS, pour que des ouvriers construisent des logements, que des PME reçoivent des candidatures. Notre destin ne dépend pas du nombre d’habitants que compte la Suisse, mais de la manière dont nous nous organisons pour gérer notre croissance. Confédération, cantons et communes travaillent pour apporter des solutions concrètes pour le bien de la population. Concernant le logement, le Conseil fédéral encourage la construction de logements d'utilité publique à travers un fonds, qu’elle veut doter de 150 millions de francs supplémentaires. Pour la Suisse romande, ce fonds a permis durant les vingt dernières années de financer plus de 6400 nouvelles constructions. Cela concerne notamment le quartier des Vernets, à Genève. Le Conseil fédéral investit chaque année plus de 8 milliards de francs dans l’infrastructure routière et environ 5 milliards de francs dans l’infrastructure ferroviaire, notamment en Suisse romande. Je pense à une réalisation majeure pour Genève et son agglomération: le Léman Express. La Confédération a financé plus de la moitié de sa cligne clé. Le Conseil fédéral est également déterminé à poursuivre d’autres projets, comme l’extension de la gare Cornavin. Sur le plan de l’environnement, pour atteindre les objectifs climatiques fixés pour 2050 et protéger nos paysages, il faut des lois efficaces, des mesures concrètes et une coopération internationale. Un panneau Stop à la frontière ne résoudra rien.

Craignez-vous que l’initiative soit acceptée? Si c’était le cas, que ferait concrètement le Conseil fédéral à moyen-long terme?
Cette initiative ne résoudra pas les problèmes, au contraire. J’invite chacune et chacun à ne pas s’arrêter à son titre, mais à lire le texte. En cas de oui, la Confédération et les cantons devraient immédiatement freiner l’immigration. Ce qui poserait des problèmes aux PME, aux hôpitaux et aux EMS, dès l’instant où l’initiative serait acceptée. Au plus tard à 10 millions d’habitants, le texte exigerait clairement que nous dénoncions l’accord sur la libre circulation des personnes. Les autres accords des Bilatérales I prendraient aussi automatiquement fin. Les Bilatérales II, avec Schengen et Dublin, seraient également remises en question. Tout cela au pire moment, en pleine période de bouleversements mondiaux et d’incertitudes. Aujourd’hui, nous avons surtout besoin de stabilité et de partenaires fiables.

La FER Genève a récemment invité à Genève votre collègue Ignazio Cassis, qui s’est prononcé contre l’initiative. Qu’en est-il des autres Conseillers fédéraux?
Ignazio Cassis, mais aussi Elisabeth Baume-Schneider, Karin Keller-Sutter, Martin Pfister, et le président Guy Parmelin, se sont déjà exprimés contre. Pour ma part, je prends mes responsabilités en tant que Conseiller fédéral chargé de cette votation et j’informe la population des arguments du Conseil fédéral, uni contre cette initiative. Je relève que la Conférence des gouvernements cantonaux, l’Association des communes suisses et l’Union des villes suisses ont également décidé de recommander le non. 

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