Les défis de Cem Özdemir, futur patron du Bade-Wurtemberg

Conférence de presse après l’émission « Hart aber Fair » du 10 février 2020.
Conférence de presse après l’émission « Hart aber Fair » du 10 février 2020. Par © Raimond Spekking
Publié jeudi 26 mars 2026
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#Allemagne Cem Özdemir a remporté in extremis une folle course électorale dans le Bade-Wurtemberg au début du mois de mars.

Cem Özdemir a remporté in extremis une folle course électorale dans le Bade-Wurtemberg au début du mois de mars. Les négociations de coalition sont engagées et il sera bientôt le nouveau ministre-président d’un Land, symbole du Made in Germany. A savoir un mélange de voitures de haut de gamme, d’excellence technologique et d’exportations massives. Mais la formule à succès a de gros ratés et le défi central pour le futur patron du Land est de réussir à organiser la transformation de l’économie régionale au lieu de gérer son déclin. Rappelons au passage que la question n’est pas triviale pour la Suisse, qui est tout à la fois la deuxième destination des exportations du Land après les Etats-Unis (24,6 milliards de dollars en 2025), mais aussi son deuxième fournisseur après la Chine (20 milliards de dollars). «L’année 2026 est fatidique pour l’industrie régionale de l’automobile. Nous demandons des décisions rapides pour améliorer les conditions générales de production», annonçait Barbara Resch, secrétaire régionale du syndicat IG Metall, juste avant les élections, devant cinq mille camarades réunis sur la place du Château, à Stuttgart. «Il faut baisser les prix de l’énergie, limiter la bureaucratie, améliorer les infrastructures et investir dans le renouveau technologique. Si nous ne faisons rien, les entreprises continueront à appliquer leurs vieilles recettes, à savoir supprimer des emplois ou délocaliser le travail.» Face à elle, les salariés de l’usine de Mercedes de Rastatt, qui vient de perdre la production de la Classe A au profit d’une usine hongroise. Ceux de l’usine Bosch de Bühl, qui supprime mille cinq cents postes sur trois mille. Mais aussi ceux du fabricant d’électroménager Neff-BSH à Bretten, une filiale de Bosch. Là-bas, c’est une usine qui tourne depuis cent cinquante ans qui fermera ses portes en 2028. Avec à terme mille salariés sur le carreau. Le Land du Made in Germany industriel va mal. Au cours des trois dernières années, les exportations régionales de biens manufacturés ont reculé de 5%, surtout dans l’automobile et la métallurgie. L’industrie a aussi supprimé soixante mille emplois en 2024 et 2025. La tendance se maintient pendant que l’effondrement des bénéfices de Daimler, Porsche ou Bosch ont un fort impact sur le budget des villes. C’est donc une sensation nouvelle très désagréable qui gagne ce Land toujours riche et cossu et qui compte heureusement encore quelques cartouches dans sa besace. Le Bade-Wurtemberg reste en effet la région la plus industrielle d’Allemagne (35% de son PIB contre 25% pour l’Allemagne) avec un PIB par habitant de 29% supérieur à la moyenne de l’UE. Enfin, l’industrie, dominée par la machine-outil et l’automobile, y emploie un million de salariés. Cependant, l’automobile allemande a tardé à réagir à la concurrence internationale. «Nous avons négligé le fait que d’autres pays pouvaient fournir des voitures de qualité équivalente ou supérieure à un meilleur prix», analyse Claus Paal, président de la Chambre de commerce et d’industrie de Stuttgart. Or, les grands constructeurs que sont Daimler, Audi et Porsche jouent un rôle structurant pour un vaste réseau de sous-traitants et d’exportateurs et doivent faire face à une adversité sans précédent: la concurrence des voitures chinoises, des chaînes de création de valeur désorganisées par la mobilité électrique, les prix élevés de l’énergie, les barrières douanières américaines, les hauts salaires allemands, une paperasserie sans limites, des infrastructures routières et ferroviaires délabrés, des réseaux numériques sous-dimensionnés, etc. Lors de la présentation de son bilan 2025, la Fédération régionale des patrons de la métallurgie Südwestmetall a été directe. «La période difficile dure désormais depuis sept ans. Nous sommes environ 15% en dessous du niveau record de 2018», a déclaré son président Peter Sebastian Krause. Les usines continuent d’être sous-utilisées et les investissements massifs dans la transformation, par exemple dans la mobilité électrique, ne sont pas encore rentables. «Cela met les entreprises sous une énorme pression. En 2025, on estime qu’une bonne moitié d’entre elles auront enregistré des pertes ou un rendement insuffisant, inférieur à 2%. De plus en plus d’entreprises nous signalent qu’elles ne gagnent plus d’argent, en particulier sur le marché intérieur.» Et l’on n’ose pas encore penser aux conséquences de l’actuelle guerre en Iran. Dans le Bade-Wurtemberg, qui abrite encore huit mille cinq cents entreprises industrielles avec un taux de chômage toujours parmi les plus bas d’Allemagne (4,8% en 2025), l’économie repose sur un fort ancrage local et familial des entreprises, où plusieurs générations travaillent souvent dans la même société. Les familles actionnaires ont souvent pensé l’investissement en termes générationnels. «C’est ce qui fait la force de notre région», explique Pascal Haggenmüller, co-président du parti écologiste pour le Land. «Ces réseaux ont permis de maintenir des emplois à haute valeur ajoutée hors des métropoles. Ce qui, au passage, est bon pour la démocratie locale.» Mais cela aussi est menacé par la crise. Malgré ces difficultés, certains appellent à relativiser. Au Karlsruhe Institute of Technology, le professeur Thomas Hirth, vice-président en charge du transfert des connaissances entre la recherche et l’industrie, estime que «la situation économique n’est peut-être pas très réjouissante, mais quelle n’est pas encore alarmante». Selon lui, le Land investit un volume record de 5% de son PIB dans la recherche et le développement et à toutes ses chances s’il réagit à temps. « Mais il faut accélérer la transformation industrielle en investissant davantage dans le numérique, l’intelligence artificielle, le quantique, la mobilité électrique et les technologies vertes, et en mettant plus rapidement nos innovations sur le marché.» Cem Özdemir, cet écologiste pragmatique et conservateur, très capable de concilier la bataille pour les énergies vertes avec le rejet de l’interdiction totale du moteur thermique, a quand même beaucoup de pain sur la planche pour, de vainqueur, se transformer en sauveur. Et sa réussite dépendra aussi des diverses réformes promises par le gouvernement fédéral.

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