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Pourquoi tant de morosité quand ça ne va pas si mal?

Thierry Malleret Publié le vendredi 01 décembre 2023

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En termes de performance économique, la bonne nouvelle dans les pays riches, c’est l’absence de mauvaises nouvelles. L’inflation continue de baisser et la récession tant attendue n’a pas (encore?) eu lieu. Un atterrissage en douceur de l’économie mondiale n’est pas à exclure. Pourtant, le moral des consommateurs est en berne. Même aux Etats-Unis – l’économie de loin la plus performante du G7 avec une croissance de 2,9% au deuxième trimestre – le fameux indice de l’Université du Michigan (consumer sentiment survey) est tombé à 61.3 en novembre, le niveau le plus bas observé depuis mai. Des indices comparables peignent un tableau identique dans les autres pays de l’OCDE. En Suisse, par exemple, la plus récente enquête de consommation révèle que les consommateurs sont plus pessimistes qu’ils ne l’étaient au cours des mois précédents, avec un indice du climat de consommation aujourd’hui largement inférieur à sa moyenne pluriannuelle. En France, le moral des ménages se détériore aussi.

Que se passe-t-il? Pourquoi autant de morosité alors que l’hydre inflationniste semble avoir été vaincue? La première raison, évidente, est l’inflation. Même si elle régresse, les prix ont considérablement augmenté depuis le début de la pandémie. Aux Etats-Unis, par exemple, de 24% pour les produits alimentaires et de 37% pour l’énergie. C’est à peu près la même chose dans les autres économies développées. Les salaires ont augmenté dans des proportions parfois comparables à la hausse des prix, mais pas partout et pas pour tout le monde. Même quand les salaires s’ajustent à l’inflation, le consommateur ne voit pas forcément cela comme une bonne nouvelle. La raison: nous sommes souvent victimes d’un phénomène que les économistes appellent l’illusion monétaire. On pense au prix des choses en termes de leur valeur nominale, pas en termes de leur valeur réelle, c’est-à-dire en comparant leur niveau relatif par rapport à nos revenus. Aussi, on considère une augmentation de salaire comme une chose qui nous est due ou que l’on a méritée, mais l’accroissement des prix comme l’expression d’un dysfonctionnement de l’économie.

C’est là où la psychologie rejoint l’économie. Même lorsque les prix baissent (comme c’est le cas en ce moment), le consommateur voit le prix affiché sur une denrée alimentaire ou tout autre bien comme étant plus élevé que par le passé. Du point de vue de la perception, c’est le niveau qui importe, pas le taux de variation. Ce phénomène entraîne plusieurs conséquences. La première est que le moral des consommateurs peut chuter de manière abrupte, mais prend en revanche beaucoup plus de temps à s’inverser et à récupérer. La seconde est liée à l’air du temps - l’effet que nos impressions générales exercent sur nos sentiments concernant le futur. Ainsi, même parmi les personnes qui ont le privilège d’avoir un emploi décemment rémunéré et de posséder un logement, un sentiment de malaise peut parfois prévaloir. De nombreuses enquêtes d’opinion et sondages révèlent que l’impression qu’«il ne reste rien à la fin du mois» ou qu’on a parfois de la peine «à joindre les deux bouts» est de plus en plus répandue. Les classes moyennes supérieures n’y échappent pas. Une note récente publiée par la Bank of America fait part d’une diminution des dépenses discrétionnaires parmi les ménages disposant d’un revenu annuel de plus de cent vingt-cinq mille dollars. Ce malaise est exacerbé par le sentiment d’incertitude à l’égard des problématiques auxquelles nous sommes tous confrontés (comme le dérèglement climatique, la multiplication des conflits militaires ou la crainte d’une nouvelle pandémie). Cela crée un effet d’anxiété, car si nous manquons de confiance dans le futur, si nous pensons que beaucoup de choses tournent de travers, si nous croyons que tout cela ne s’améliorera pas, cela assombrit nécessairement nos perspectives et nos sentiments tels qu’ils sont reflétés dans les indices sur le moral des ménages.

Les vrais filets de protection sociale dont sont dotés la plupart des pays européens constituent un bon antidote. Ils atténuent dans une certaine mesure le sentiment de colère qui sourd, en particulier aux Etats-Unis. Des économistes considèrent que les conséquences de l’inflation combinées au sentiment d’injustice causé par les inégalités et le manque de protection dans l’adversité (santé et chômage notamment) sont à l’origine de cette dissonance entre sentiments et décisions. Anger is what’s driving the US economy, considère Betsey Stevenson (une ancienne conseillère d’Obama).

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