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Quand payer, c’est voter

Pierre Cormon Journaliste Publié jeudi 26 février 2026

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Une addition de cent francs au restaurant? Pour le client, qu’il paie en liquide, par carte ou par Twint, le coût est identique. Pas pour le restaurateur. Alors que les paiements en espèces ne lui occasionnent que des coût indirects, il paie une commission pour chaque paiement reçu sous forme électronique. D’un montant variable, elle rémunère l’infrastructure de paiement et ses acteurs – en bref, le secteur de la finance.

On est donc dans la situation paradoxale où celui qui choisit le mode de paiement (le client) n’est pas celui qui en supporte les conséquences (le commerçant). Tout au plus ce dernier peut-il refuser tel ou tel mode de paiement – mais ce serait prendre le risque de perdre des clients. Ou n’accepter les moyens électroniques qu’à partir d’un certain seuil – mais c’est précisément pour les gros montants qu’ils lui coûtent le plus cher.

La question prend de plus en plus d’importance, alors que la part des paiements électroniques a doublé en quelques années. Les banques ont aussi remplacé l’ancienne carte Maestro par de nouvelles cartes de débit – la Visa Debit et la Debit MasterCard. Celles-ci engendrent le prélèvement de commissions moindres pour les achats de faible montant, mais plus, voire beaucoup plus élevées à partir de quelques dizaines de francs. Elles permettent en outre aux banques émettrices de toucher une part des commissions – ce qui n’était pas le cas avec la Maestro.

Cette évolution a entraîné un transfert massif de richesse du commerce de détail vers la finance. Pour les secteurs à faible marge, comme la restauration, il s’agit d’un sérieux problème. Plusieurs interventions de parlementaires fédéraux (tous Romands) ont attiré l’attention des autorités. Le Surveillant des Prix et la Commission de la concurrence se sont tous deux penchés sur le sujet, ce qui n’a eu qu’un effet limité. Dernier épisode en date: une plainte contre Twint a été déposée auprès de la Commission de la concurrence par la Swiss Retail Federation. La faîtière du commerce de détail juge que Twint profite d’une position dominante pour imposer des commissions trop élevées. La réponse qu’apportera la ComCo revêt un réel intérêt public.

Payer en liquide suppose qu’on y ait accès. Les votations du 8 mars permettront d’inscrire dans la Constitution l’obligation d’approvisionner le pays en espèces (elle l’est actuellement seulement dans la loi). L’initiative pour l’argent liquide veut confier cette tâche à la Confédération. Mieux vaut cependant l’attribuer à la Banque nationale, mieux équipée pour cela, comme le propose le contre-projet. Le client a une autre manière de voter: en choisissant l’un ou l’autre moyen de paiement pour les achats d’un certain montant. En réglant de manière électronique, il favorise la finance. En réglant en espèces, il favorise les détaillants. Le vote blanc, en la matière, n’existe pas.