Le Japon illustre les dangers du vieillissement démographique
Au Japon, vieillissement rime souvent avec solitude.
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Pierre Cormon
Publié jeudi 23 avril 2026
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#Démographie
Le vieillissement a des conséquences profondes sur la société japonaise, avec un déclin économique, une désertification des régions périphériques et une précarisation des travailleurs.
Le village japonais d'Okamibuchi croyait avoir trouvé la parade contre le déclin rural, dans les années 1990: une station de ski. «Le week-end, la gare locale était bondée de gens venant d'Hiroshima pour se rendre dans les montagnes», a raconté un résident au journaliste britannique Tom Feiling, auteur d'une passionnante enquête sur le déclin démographique du Japon. Puis, peu à peu, le nombre de skieurs a décliné à cause du vieillissement démographique et de la précarisation d'une partie de la population active. Les chemins de fer japonais ont supprimé la liaison en 2018. Les pistes de ski n'y ont pas survécu.
Le cas d'Okamibuchi n'est pas isolé. Le Japon rural se vide, malgré les efforts du gouvernement pour le soutenir. Un voyage dans les régions périphériques révèle des villages désertés, des écoles fermées, de champs en jachère, des maisons délaissées, des rues commerçantes quasiment abandonnées, constate Tom Feiling dans son ouvrage Alone in Japan. Les campagnes subissent de plein fouet le vieillissement démographique, un processus que le pays a entamé bien avant les autres pays industrialisés. C'est le résultat de différents facteurs.
Modèle en crise
Le modèle familial japonais traditionnel veut que l'époux travaille, alors que l'épouse élève les enfants. Il est mal vu de les confier à l'extérieur ou de faire des enfants hors mariage. Or, l'émancipation féminine pousse de plus en plus de femmes à faire carrière. C'est difficilement compatible avec la famille traditionnelle. Aucun autre modèle ne s'étant imposé, de plus en plus de Japonais restent célibataires.
La stagnation économique fragilise aussi le modèle social, ce qui pèse sur la démographie. Les entreprises réduisent leurs coûts. Le statut d'employé à vie, qui allait auparavant de soi, ne concerne plus qu'une partie des travailleurs. Les autres exercent des jobs précaires et mal payés. Difficile de fonder une famille dans ces conditions, alors que la culture japonaise attend d'un père qu'il assure la sécurité financière des siens.
«On est passé d'un pays où n'importe qui pouvait intégrer la classe moyenne à un pays où tout le monde craint de se retrouver parmi les travailleurs précaires», relève Tom Feiling.
Atomisation
La culture continue à porter une extrême valeur au groupe sur le plan social. Sur le plan privé, les individus s'atomisent et se replient de plus en plus sur eux-mêmes. Le pays projette une image positive, avec ses mangas, ses jeux vidéo et ses Pokémon. «Ses innovations les plus précieuses sont justement celles qui font appel à l'imagination du consommateur solitaire et célibataire», note Tom Feiling. Moins d'enfants, c'est moins de travailleurs quelques années plus tard et la pénurie de main-d'œuvre est aiguë. Le Japon mise beaucoup sur la technologie pour y pallier. Les robots remplaçant des travailleurs auprès des personnes âgées en sont l'exemple emblématique. C'est en partie une illusion. «Au-delà de leurs limites techniques, les carebots sont extrêmement coûteux», souligne l’auteur. Seule une petite minorité des établissements en disposent. Leur développement, leur construction et leur entretien demande une main-d'œuvre spécialisée dont le Japon manque de plus en plus. Les PME sont technologiquement très en retard.
De nombreuses mesures ont été prises pour stimuler la natalité, en vain. Le gouvernement a de moins en moins de moyens à y consacrer. Le revenu de l'impôt a diminué de moitié depuis 1990, tabdis que les retraites et les prestations médicales aux personnes âgées consomment 70% du budget de la politique sociale. Il n'en reste plus que 4% pour la politique de la petite enfance. On parle de repousser l'âge de la retraite à 70 ans.
Emprunts massifs
Le gouvernement se finance en empruntant massivement. Il est le pays le plus endetté au monde (230% en 2025, contre 147% pour la Grèce et 117% pour la France, pourtant peu réputées pour la santé de leurs finances). Les conséquences ont pour le moment été limitées, car le pays emprunte sur le marché national. Ses créanciers ont généralement une vue à long terme et les intérêts de la dette restent dans l'économie japonaise. L'épargne est cependant en train de s'épuiser. «Avant la crise financière du début des années 1990, le taux d'épargne s'élevait à plus de 20% du revenu disponible; en 2023, il était tombé à seulement 0,1%», relève Tom Feiling. Le Japon va bientôt devoir emprunter massivement à l'extérieur. Cela le mettra à la merci des marchés financiers, sans doute moins patients que les créanciers locaux face aux déficits récurrents. Ils pourraient exiger des restructurations drastiques.
Immigration
L'immigration permettrait de stopper le déclin démographique, ou du moins de le ralentir. Le Japon s'est résolu à accueillir plus d'étrangers, mais ils restent peu nombreux: environ 3% de la population.
Il n'existe pas de consensus politique pour leur ouvrir davantage les portes. Les étrangers ne semblent pas non plus vouloir s'y précipiter en masse. Beaucoup d'entre eux sont dissuadés par la difficulté de la langue, la faiblesse du yen et la réputation de xénophobie des Japonais, notamment envers les Coréens et les Chinois.
Le Japon semble destiné à s'enfoncer irrémédiablement dans une crise qui devrait faire réfléchir tous les pays suivant une évolution similaire.
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