Lilly, le géant qui bouleverse le marché de la minceur
A Genève, Lauren McNamer dirige Lilly Suisse depuis un an et demi.
Photos Lilly
Chantal de Senger
Publié jeudi 15 octobre 2026
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#Pharma
Avec le succès spectaculaire de Mounjaro, médicament injectable utilisé dans le traitement du diabète de type 2 et du surpoids, Lilly est devenue l’un des acteurs majeurs du marché en pleine explosion des traitements contre l’obésité. Un marché qui place aussi Genève sous les projecteurs : le groupe pharmaceutique américain, qui fête cette année ses 150 ans, y est implanté depuis 1959 et compte quelque 200 collaborateurs en Suisse. À la tête de Lilly Suisse, Lauren McNamer revient sur cette success-story, mais aussi sur l’histoire du groupe, son ancrage genevois et les enjeux d’un secteur pharmaceutique en pleine transformation.
Lilly fête cette année ses 150 ans. Comment une entreprise pharmaceutique parvient-elle à rester innovante et pertinente après un siècle et demi?
Pendant 150 ans, y compris durant les périodes de forte croissance et de nombreux lancements de produits, Lilly a continué à investir dans la recherche et le développement, dans la prochaine génération d’essais cliniques et de traitements. Cela nous a ouvert des opportunités dans des domaines comme les neurosciences et d’autres domaines thérapeutiques, notamment. Certains de ces investissements ne portent pas leurs fruits. D’autres réussissent et nous permettent alors de réinvestir dans la prochaine génération d’innovations.
Vous avez travaillé aux États-Unis, au Canada et en Suisse. Qu’est-ce qui vous a le plus frappée dans l’écosystème pharmaceutique et de santé suisse depuis votre arrivée à Genève?
Pour moi, cela a été un véritable privilège de venir m’installer dans cette magnifique région et de découvrir comment fonctionne le système suisse, notamment le système politique et la manière dont les différentes composantes de l’écosystème de santé s’articulent. Je pense également que la Suisse a une histoire importante à raconter dans le domaine des sciences de la vie. Il existe ici une communauté scientifique et pharmaceutique très forte et Genève, en particulier, a un rôle important à jouer pour raconter cette histoire à l’international.
Mounjaro est devenu un phénomène mondial. Les ventes ont atteint près de 10 milliards de dollars au deuxième trimestre 2026. Aviez-vous imaginé une telle ampleur?
J’ai eu la chance de travailler au fil des années avec certaines des personnes qui ont participé au développement de ce produit. Il est donc fascinant de repenser à ce que nous imaginions à l’époque et de voir où nous en sommes aujourd’hui. La possibilité d’atteindre autant de patients dans le monde grâce à une innovation comme celle-ci est extraordinaire.
On parle beaucoup de «piqûres pour maigrir». Est-ce que ça vous gêne?
J’apprécie cette question car je pense que la réponse est très claire: il s’agit d’un médicament destiné à traiter une maladie. Il existe un langage très précis concernant les personnes pouvant bénéficier de ces traitements, en fonction de leur indication réglementaire et des critères médicaux pertinents. Toute personne souhaitant perdre du poids n’est pas nécessairement un patient auquel ces médicaments sont destinés.
Il existe donc une catégorie assez restreinte de personnes pour lesquelles ces médicaments sont médicalement indiqués et pris en charge par l’assurance maladie. Je pense que cette distinction peut parfois se perdre dans le débat public. Le sujet est souvent mélangé aux questions de mode de vie, d’alimentation ou de perte de poids, alors que nous parlons en réalité de patients souffrant d’une maladie.
Il existe encore beaucoup de stigmatisation autour de l’obésité. Est-il important pour Lilly de faire évoluer la manière dont la société parle de cette maladie?
Je pense que c’est extrêmement important. L’obésité est une maladie. La manière dont la société en parle peut parfois donner aux personnes le sentiment qu’elles sont responsables de leur situation ou qu’elles devraient en avoir honte. Faire évoluer cette notion est important. Cela fait partie du travail plus large que nous devons accomplir, parallèlement au développement de médicaments, pour aider les gens à mieux comprendre l’obésité et les patients qui vivent avec elle.
Le succès de Mounjaro a-t-il fondamentalement changé la dimension économique de Lilly?
Oui, l’entreprise est beaucoup plus grande que lorsque j’ai rejoint Lilly il y a 15 ans. Je pense que le succès que nous connaissons nous donne une opportunité – et peut-être une obligation – de jouer un rôle constructif dans l’industrie pharmaceutique. Lorsque l’on dispose de l’envergure et des ressources que nous avons aujourd’hui, nous avons la possibilité de contribuer aux discussions sur l’accès aux médicaments, les conditions du système de santé et le cadre dans lequel nous pouvons apporter des innovations aux patients.
Lilly investit massivement pour augmenter ses capacités de production. Est-ce aujourd’hui votre principal défi de répondre à la demande?
Le marché continue de croître et nous pensons que les opportunités restent considérables. Nous disposons parallèlement d’un portefeuille très solide d’innovations qui ne sont pas encore arrivées sur le marché. Nous avons besoin de capacités de production non seulement pour les produits que nous avons aujourd’hui, mais également pour les innovations de demain. Donc, oui, continuer à approvisionner les patients tout en préparant la croissance future constitue un défi important.
On voit de plus en plus de recherches sur les effets de ces traitements sur les maladies cardiovasculaires, le sommeil et d’autres pathologies. Jusqu’où cette révolution pourrait-elle aller?
Je pense qu’il est important d’être très prudent dans notre manière d’en parler. Ce que j’entends parfois, c’est l’idée qu’il serait simplement «sain» de prendre ces médicaments. Ce n’est pas le message. Ce sont des médicaments délivrés sur prescription. Les patients doivent consulter un médecin et le traitement implique un suivi médical, une bonne observance et d’autres aspects de la vie d’une personne, notamment l’alimentation et le mode de vie. Nous continuons à produire des données et les autorités réglementaires les examinent. Toute indication ou utilisation supplémentaire doit être étayée par des données solides et faire l’objet d’une autorisation de mise sur le marché en Suisse, c’est le rôle de Swissmedic.
Pourquoi Genève est-elle stratégique pour le groupe?
Genève est importante pour nous à l’échelle mondiale. La Suisse a la possibilité de faire partie d’un écosystème pharmaceutique de premier plan, souvent sous-estimé. Il y a ici une histoire très importante à raconter – pas seulement sur l’industrie pharmaceutique, mais sur les sciences de la vie dans leur ensemble. La Suisse dispose d’un écosystème scientifique et d’innovation très solide et Genève nous permet d’en faire partie et d’y contribuer.
Que fait concrètement Lilly depuis Genève?
Nos activités comprennent les ventes, le marketing, l’accès au marché et les opérations liées au pays. Nous mettons notre portefeuille à disposition du marché suisse, travaillons sur la distribution et communiquons les données scientifiques aux professionnels de santé et aux autres parties prenantes. Nous avons également un bureau à Vernier qui soutient les opérations internationales ainsi qu’un certain nombre d’autres fonctions. Nous n’avons pas de production industrielle dédiée en Suisse. Nous travaillons en revanche avec des entreprises et des partenaires locaux lorsque cela est pertinent.
Justement, vous travaillez avec des startups. Quelle importance cet écosystème a-t-il pour Lilly?
L’innovation externe est très importante pour nous, car nous apprécions de travailler par le biais de partenariats, de collaborations de recherche ou d’acquisitions. Nous avons notamment récemment acquis LimmaTech, une startup active dans les vaccins, à Schlieren (ZH). Nous avons des partenariats avec des organisations et des universités suisses et nous travaillons également avec des startups. C’est une composante importante de notre manière d’envisager l’avenir de l’innovation.
Qu’est-ce que la Suisse fait particulièrement bien?
Il y a ici énormément de talents et d’expertise scientifique. La Suisse dispose d’universités, d’instituts de recherche et d’un écosystème solide qui permet aux personnes de construire leur carrière et leur vie ici. Pour nous, il est passionnant de voir toute cette connaissance scientifique et cette expertise présentes en Suisse et de réfléchir à ce que nous pouvons construire avec elles.
Et qu’est-ce que la Suisse devrait améliorer?
Je pense que chaque pays doit continuer à se remettre en question. Nous ne devons pas simplement nous reposer sur ce qui a historiquement fait le succès de la Suisse. Nous devons continuer à nous demander comment rester compétitifs et dynamiques et comment créer les conditions favorables à l’innovation et à la croissance. L’écosystème des sciences de la vie est complexe. Il va des startups et de la recherche fondamentale jusqu’à la commercialisation d’un produit fini. Maintenir toutes ces composantes connectées et faire en sorte que l’ensemble fonctionne efficacement est important.
Vous avez récemment rejoint le comité directeur d’Interpharma. Souhaitez-vous jouer un rôle plus important dans le débat sur l’avenir de la Suisse comme place pharmaceutique?
Absolument. Je pense que nous avons une opportunité – et peut-être une obligation – de contribuer à ces discussions. Nous voulons examiner ces questions de manière globale et nous assurer que les solutions sont conçues autour des patients. Il est important de réunir différents points de vue: l’industrie, les pouvoirs publics, les acteurs de la santé et les autres composantes de l’écosystème. Nous devons également considérer la Suisse dans le contexte de la concurrence internationale et de l’importance de continuer à investir dans les pays où l’innovation peut se développer rapidement.
Comment imaginez-vous Lilly dans cinq ou dix ans?
Lilly est déjà, selon de nombreux critères, la plus grande entreprise pharmaceutique au monde, même si cela ne repose évidemment pas uniquement sur les médicaments contre l’obésité. Mounjaro a clairement ouvert un nouveau chapitre pour l’entreprise, mais nous disposons d’un portefeuille très large et de nombreuses autres opportunités. Nous avons d’importants programmes dans les neurosciences, l’oncologie, l’immunologie et d’autres domaines thérapeutiques.
Quel est l’impact économique de Lilly à Genève et en Suisse?
Je vais plutôt vous répondre sur l’impact du secteur des sciences de la vie dans son ensemble. Le chiffre que je citerais est celui d’environ 28 milliards de francs pour la Suisse romande, selon l’étude de Bak Economics (lire l’encadré ci-dessous). Au-delà du chiffre d’affaires, il s’agit également d’activité économique, de croissance, d’opportunités et d’emplois, ainsi que de contributions fiscales. Parfois, ces éléments semblent très éloignés de la vie quotidienne des gens. Il est donc important d’expliquer comment les entreprises et l’ensemble de l’écosystème des sciences de la vie contribuent à l’économie locale.
En chiffres
+100: médicaments produits 22: nouveaux médicaments lancés depuis 2014 13,3: en milliards de francs, l’investissement dans la R&D en 2025 2,6: en milliards de francs, le coût moyen pour développer un nouveau médicament 71: en millions, les personnes qui utilisent les médicaments Lilly en 2025 50’000: employés à travers le monde 1: en milliard, le nombre de personnes souffrant d’obésité dans le monde 28: en milliards de francs, l’impact du secteur des sciences de la vie en Suisse romande.
Les sciences de la vie, un poids économique sous-estimé
Les sciences de la vie sont devenues l’un des principaux moteurs économiques de la Suisse occidentale, mais leur importance est largement sous-estimée par la population. Selon une nouvelle étude de BAK Economics mandatée par le Groupement Romand de l’Industrie Pharmaceutique (GRIP), le secteur représente directement 38’155 emplois et génère 20,6 milliards de francs de valeur ajoutée. En incluant les effets indirects, il soutient au total plus de 83’000 emplois et 28,3 milliards de francs de valeur ajoutée dans la région.
Entre 2015 et 2025, l’emploi dans les sciences de la vie a progressé de 55 %, tandis que leur valeur ajoutée réelle a été multipliée par quatre. Le secteur explique ainsi 42% de la croissance économique réelle de la Suisse occidentale. Avec 539’000 francs de valeur ajoutée par emploi, il affiche une productivité trois fois supérieure à la moyenne régionale.
Lilly à Genève
Basée à Genève depuis 1959, Lilly emploie 187 personnes principalement en Suisse romande. L’entreprise a récemment annoncé l’acquisition de LimmaTech à Schlieren (ZH), une PME active dans la recherche et développement des vaccins. Le groupe américain a également investi dans plusieurs startups suisses telles que Haya Therapeutics, Key Biosciences et AC Immune. Lilly mène également en Suisse de nombreux essais cliniques sur des médicaments avant de les mettre sur le marché. Le 17 novembre prochain, le géant pharmaceutique célébrera ses 150 ans lors d’une réception donnée à la FER en présence de nombreuses personnalités du monde politique et scientifique genevois.
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