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Immigration: la leçon japonaise

Pierre Cormon Journaliste Publié jeudi 23 avril 2026

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Et si l’initiative Pas de Suisse à dix millions! était acceptée? Le pays connaîtrait un processus de vieillissement accéléré, a montré le professeur Philippe Wanner dans une étude commandée par la FER Genève. Le Japon est le premier pays industrialisé à avoir pris ce chemin. Même s’il est profondément différent de la Suisse, son exemple donne à réfléchir. Le vieillissement y a des répercussions à tous les échelons de la société. La pénurie de main-d’œuvre handicape les employeurs. Les grandes marques qui faisaient la gloire du Japon ont été dépassées par leurs concurrentes coréennes ou chinoises. L’économie stagne depuis plusieurs décennies. Le revenu de l’impôt a chuté de moitié depuis 1990 et une grande partie en est absorbée par les dépenses liées aux personnes âgées. Le pays compense en s’endettant – il l’est six fois et demie plus que la Suisse par rapport à son PIB. L’épargne des Japonais étant bientôt épuisée, le pays dépendra bientôt de la finance internationale, qui pourrait exiger des réformes drastiques, que le gouvernement a pu repousser jusqu’ici. Les entreprises, dans ce contexte, compriment leurs coûts. Le statut d’employé à vie, qui allait autrefois de soi, laisse de plus en plus place à des emplois temporaires et mal payés. De nombreux Japonais se sentent déclassés et leur précarité ne leur permet pas de se marier, dans un pays où l’homme se sent obligé de garantir la solidité financière du ménage. Le déclin démographique s’accentue. Ce sont les régions périphériques qui souffrent le plus: des villages entiers sont dépeuplés, les commerces ferment, la vie sociale se réduit, les jeunes ne trouvent plus assez d’emploi pour y rester. Un nombre croissant de Japonais se replie sur eux-mêmes – le gouvernement a recensé en 2014 un demi-million de personnes interagissant rarement avec des tiers en dehors de leur famille immédiate. La foi dans l’avenir du pays s’est érodée, la dépression est une maladie courante. L’immigration pourrait soulager un peu l’économie, mais elle est très restreinte et il n’existe pas de consensus politique pour ouvrir plus largement les portes. Quant à la robotique, elle ne remplace qu’imparfaitement les humains: elle coûte très cher et requiert une main-d’œuvre qualifiée qui fait de plus en plus défaut. Le Japon, autrefois puissance montante du monde, semble condamné à poursuivre son déclin. La Suisse, bien entendu, n’est pas le Japon. Mais croire qu’on peut simplement fermer les portes et que tout restera pareil, chantiers et embouteillages en moins, est une illusion. Sans immigration, la Suisse vieillira rapidement, ce qui aura des conséquences profondes dans tous les domaines. Mieux vaut en être conscient au moment de voter.