Jeunes talents siphonnés par l’Etat: le Grand Conseil réagit

Steven Kakon
Publié lundi 16 mars 2026
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#Politique A Genève, l’Etat recrute des apprentis formés par le secteur privé, attirés par des salaires supérieurs. Une motion demande un état des lieux.

Le 26 janvier, dix députés genevois ont déposé au Grand Conseil la motion 3199, intitulée Comment ne pas démotiver les entreprises formatrices.

Le problème soulevé? L’Etat recrute directement les apprentis fraîchement formés par les entreprises privées en leur offrant des salaires nettement supérieurs. Une pratique qui, selon les signataires, risque de décourager les employeurs de s’engager dans la formation, de réduire l’offre de places d’apprentissage et, in fine, d’affaiblir le système dual. Ils demandent au Conseil d'État d'établir un état des lieux du recrutement des personnes formées par le secteur privé contre celles formées par l'Etat et de recenser l'engagement d’apprentis dans le secteur privé. Les salaires permettent d’attirer plus facilement les talents du privé, y compris des jeunes diplômés. Un entrepreneur du transport professionnel a vu son meilleur apprenti, fraîchement diplômé, débauché par les Transports publics genevois avec un salaire 30% supérieur. A l’origine de la motion, le député centriste Jean-Marc Guinchard, confirme cette tendance. «Les jeunes avec CFC en poche, bien formés dans le secteur privé, postulent et sont engagés dans le petit État avec des salaires de 15% à 20% supérieurs».

Ce qui l’a poussé à agir? Les échanges qu’il a eus avec plusieurs chefs d’entreprise – notamment dans les secteurs de la mécanique automobile, du recyclage ou encore du bâtiment – tous confrontés à un même problème: le départ de leurs collaborateurs vers le secteur public. Le Conseil d’État dispose de six mois pour répondre à la motion. «Si la réponse ne me satisfait pas, je la renverrai. Dans le cas contraire, je reprendrai les pistes proposées par le Conseil d’État pour déposer un projet de loi».

Pénurie de main-d’œuvre

Dans la construction, Nicolas Rufener, secrétaire général de la Fédération genevoise des métiers du bâtiment, décrit un secteur en pénurie chronique de main-d’œuvre, malgré un nombre élevé de jeunes recrues formées chaque année. «Nous avons du mal à renouveler nos effectifs, car de nombreux travailleurs ne restent pas. Nous devons puiser dans la main-d’œuvre européenne.» Pourquoi? Il avance notamment un écart salarial avec le secteur public qui rend la concurrence impossible. «Face aux conditions dans les collectivités publiques nous n’arrivons pas à être concurrentiels», résume-t-il. Le texte parlementaire «met en évidence un vrai problème, mais je doute que l’État soit en mesure de proposer des pistes d’amélioration», concède-t-il. «On ne peut pas se prévaloir du libéralisme et demander un interventionnisme étatique.»

Renforcer l’attractivité des métiers

Selon Nicolas Rufener, une solution possible à mettre en œuvre serait de «freiner la croissance de l’État et ses conditions exorbitantes», et d’«encourager l’Etat à former davantage, en maintenant les efforts visant à améliorer l’image, l’attractivité et la promotion des métiers du bâtiment».

Même son de cloche dans le recyclage. «Notre filière est sinistrée. Nous n’avons plus d’apprentis, et les rares jeunes qui se forment chez nous partent à l’État ou dans les communes», constate avec regret Christophe Pradervand, président de l’Association des recycleurs de Genève. Il illustre l’ampleur du problème par un exemple éloquent: «J’ai eu un apprenti chauffeur de véhicule lourd qui est resté six mois après son apprentissage avant de rejoindre l’État pour un salaire une fois et demi supérieur». Un revers d’autant plus amer que les entreprises du secteur investissent massivement dans la formation des jeunes.

Face à ces difficultés, la filière a tiré la sonnette d’alarme auprès du département de l’instruction publique. «Nous avons rencontré la conseillère d’État Anne Hiltpold en août 2024 pour la sensibiliser à ces problématiques», précise Milos Blagogevic, secrétaire patronal de l’association à la FER Genève.

Pour inverser la tendance, Christophe Pradervand rejoint l’analyse de Nicolas Rufener: la première urgence est de mieux faire connaître ces métiers, souvent méconnus ou mal perçus. A cet égard, «la Cité des métiers joue un rôle essentiel en offrant une vitrine à des professions peu visibles», soulève celui qui est également responsable de la société Papirec, active dans la récupération de vieux papiers. Autre levier: encourager l’État à former davantage afin de ne pas assécher un vivier déjà fragile. Enfin, Christophe Pradervand plaide pour structurer les réseaux d’entreprises formatrices dans le recyclage: «Ces collaborations existent de manière informelle. Les renforcer permettrait aux apprentis de se confronter à d’autres réalités et d’élargir leurs compétences».

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