La gypserie-peinture à l’ère bionique et virtuelle

Les exosquelettes soulagent lors des mouvements répétitifs.
Les exosquelettes soulagent lors des mouvements répétitifs.
Pierre Cormon
Publié le jeudi 09 mai 2024
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#Genève Les cours interentreprises permettent aux apprentis de se familiariser avec des lunettes de réalité virtuelle et un exosquelette.

L’appareil semble un croisement entre un sac à dos et une carapace d’insecte géant. Un professeur aide un apprenti de première année de gypserie-peinture à le fixer sur son dos, ses bras et à le régler. L’apprenti soulève ensuite une plaque de plâtre de huit kilos. Elle semble n’en peser que trois. C’est l’effet de l’exosquelette acquis par le centre de formation de la gypserie-peinture, situé au Campus Spark, à Plan-les-Ouates. Il sera présenté lors de l’assemblée générale de la Chambre syndicale des entrepreneurs de gypserie, peinture et décoration du canton de Genève (GPG), le 30 mai, à côté d’une installation de réalité virtuelle et de la cabine de giclage de 80 mètres carrés. L’exosquelette vise à prévenir des atteintes douloureuses aux muscles, tendons et nerfs - ce que les spécialistes appellent troubles musculo-squelettiques. Plusieurs facteurs peuvent les provoquer: les mouvements répétitifs, le travail à bras levés, les postures statiques, le port de charges, des séquences de travail trop longues, le travail dans un froid intense ou une chaleur excessive, etc. Des facteurs auxquels les collaborateurs de la gypserie-peinture peuvent être exposés. «C’est par exemple le cas quand on travaille sur un plafond, le bras levé, avec une ponceuse de cinq kilos», explique Gianluca Caragnano, président de la GPG. «A la longue, on peut développer des douleurs à l’épaule. A la fin de sa carrière, un plâtrier-peintre a souvent de gros pépins physiques.»

Les exosquelettes visent à les prévenir – ils doivent cependant être utilisés avec précaution (lire ci-contre). Le modèle acquis pour le cours interentreprises permet de développer une assistance de cinq kilos par bras. «On n’a que le mouvement à faire», résume Stéphane Locatelli, enseignant au centre de formation.

S’ils existent depuis quelques années, ces appareils sont encore peu répandus. Tous les travailleurs n’aiment pas les utiliser, car ils peuvent être gênants, remarque Daniela Paiva, ergonome et ingénieure de sécurité CFST à la Suva. La plupart des entreprises n’en dispose pas encore, même si des pionniers se sont lancés. «Belloni SA en possède quatre», relève Gianluca Caragnano. «Ils sont notamment utilisés pour faciliter le retour des collaborateurs après un arrêt de travail.»

Tous les apprentis utiliseront l’exosquelette pendant les cours interentreprises. L’idée est qu’ils s’en fassent ensuite les ambassadeurs auprès de leurs employeurs.

Une installation de réalité virtuelle sera aussi présentée lors de l’assemblée, avec écran, ordinateur et lunettes de haute technologie. Appartenant au centre de formation des carrossiers-peintres, elle est également utilisée par les apprentis en gypserie-peinture. «Elle simule le giclage dans une cabine ou sur un chantier, avec différents types de pistolets», explique Stéphane Locatelli. «Les apprentis de première année s’exercent avec, sans devoir utiliser de peinture.» Le résultat de leur travail virtuel apparaît sur un écran. Le procédé a été développé par le secteur automobile français pour former ses propres travailleurs.

L’assemblée donnera également l’occasion de découvrir la cabine de giclage – quatre-vingts mètres carrés, sans équivalent dans les entreprises du canton, à notre connaissance. «Elle permet de peindre des éléments tels que des portes, des volets ou des meubles en grande quantité», remarque Gianluca Caragnano. Les cours interentreprises ne l’utilisant pas en permanence, la cabine peut être louée par les entreprises membres de l’association, qui peuvent la réserver en ligne.

Enfin, les collaborateurs de la gypserie-peinture ne savent pas seulement se servir de leurs bras. Certains sont aussi très habiles de leurs pieds. Ils pourront participer à la deuxième édition du tournoi de football de la GPG, qui se déroulera le 22 juin. Mais gare aux apprentis auxquels les cours interentreprises auraient donné des idées! Les exosquelettes et les lunettes de réalité virtuelle ne seront pas admis sur le terrain.


Une aide à utiliser avec précaution

Si les exosquelettes peuvent contribuer à prévenir l’apparition de troubles musculo-squelettiques, leur utilisation doit faire l’objet d’une démarche rigoureuse. Ils constituent une mesure de dernier recours, estiment même les spécialistes. Leur intégration doit suivre plusieurs étapes. 

  • Analyser Les situations dans lesquelles on envisage d’utiliser un exosquelette doivent être analysées avec des professionnels de la santé au travail, afin de maximiser les bénéfices et de minimiser les risques. Parmi ceux-ci, le déplacement de la charge sur d’autres parties du corps ou la modification du centre de gravité. «Il ne faut pas créer de nouveaux problèmes en tentant de résoudre ceux qui existent déjà», prévient Daniela Paiva, ergonome et ingénieure de sécurité CFST à la Suva. «Il faut commencer par une phase de tests», recommande Adrien Ababsa, chargé de sécurité CSFT pour F4S, une société de conseil en sécurité au travail et protection de la santé appartenant à la FER Genève. «Elle est indispensable pour évaluer les bénéfices et les contraintes en conditions réelles.»
  • Former et personnaliser «Les travailleurs doivent être formés à la façon d'utiliser correctement l'exo-squelette», recommande Daniela Paiva. «Le port d’un tel équipement modifie la perception de sa propre force; il faut donc adapter ses mouvements», ajoute Adrien Ababsa. L'exosquelette doit être ajusté à la morphologie de chaque utilisateur, comme le permet celui utilisé lors des cours interentreprises.
  • Suivre Une fois l’exosquelette adopté, il faut effectuer un suivi régulier de son usage et de ses effets, pour pouvoir adapter les prescriptions d’utilisation, si nécessaire. «On a tendance à croire que, du moment qu’un équipement est recommandé, son utilisation ne pose pas de problème», note Adrien Ababsa. «Ce n’est pas toujours le cas.» Chaque situation et chaque travailleur sont différents, ce qui peut demander des ajustements. Seul un retour régulier des travailleurs permet de le faire. C’est d’autant plus vrai que, les exosquelettes étant encore relativement nouveaux, on a peu de recul sur leurs effets. «Beaucoup d’informations proviennent des fabricants; les études indépendantes sont rares», remarque Adrien Ababsa.
  • Limiter La durée d’utilisation doit être limitée, recommande Daniela Paiva. «Un travailleur qui exécute une tâche fatigante et répétitive, comme poncer un plafond, aura prévu d’autres activités dans la journée pour limiter la pénibilité» remarque Adrien Ababsa. «S’il porte un exosquelette, on peut être tenté de lui attribuer cette tâche plus longtemps et sans alternance. Or, un exosquelette soulage l’effort, mais n’enlève pas le côté répétitif, qui peut lui aussi contribuer à l’apparition de troubles musculo-squelettiques.»
  • Accompagner «L'acceptation par les utilisateurs est généralement très mauvaise, car l'exosquelette dérange par son mauvais confort et fait transpirer», remarque Daniela Paiva. «La charge de travail nécessaire à la mise en place d’exosquelettes et à l’accompagnement des collaborateurs est très souvent sous-estimée.»
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