Les filiales étrangères faussent le marché de l'architecture
Les mandataires genevois ne peuvent concurrencer les prix de pays comme le Portugal.
Photo Rititaneves/commons.wikimedia.org/wiki
Pierre Cormon
Publié vendredi 13 mars 2026
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#Concurrence
Des bureaux d'architectes ou d'ingénieurs établis localement confient des travaux à l'étranger. Cela leur donne un avantage significatif sur les bureaux travaillant aux conditions locales
Des bureaux d'architectes ou d'ingénieurs établis localement externalisent une partie de leurs prestations vers leurs filiales à l'étranger, ou recourent à la sous-traitance internationale. Cela leur permet de pratiquer des tarifs nettement inférieurs aux standards locaux. Ils jouissent ainsi d'un avantage significatif lors des concours et appels d'offres, au détriment des acteurs travaillant aux conditions locales, dénoncent patronat et syndicat.
«C'est un phénomène que nous constatons depuis une dizaine d'années», précise Carmelo Stendardo, ancien président de l'Association genevoise d'architectes (AGA) et membre de l'Association Paritaire des Architectes de Genève (APAG). «Des bureaux d'architectes ouvrent des filiales au Portugal ou en Espagne, des bureaux d'ingénieurs confient des travaux dans les pays comme la Tunisie ou l'Inde, où le coût de la main d'œuvre est très nettement inférieur à celui de la Suisse.»
Avantage
Ces bureaux se trouvent en position favorable pour remporter des appels d'offres. «Pour fonctionner correctement, un bureau d'ingénieurs doit facturer l'heure à cent trente francs au minimum», relève Carmelo Stendardo. «Or, un marché a récemment été adjugé par une entité fédérale à un tarif horaire proche de cinquante-cinq francs de l'heure.» Les bureaux confiant une partie du travail à l'étranger peuvent aussi participer régulièrement à des concours d'architecture. Cela requiert en effet des centaines d'heures de travail, soit un investissement de plusieurs dizaines de milliers de francs, aux conditions locales. Les chances de rentrer dans ses frais sont minces, même pour le bureau primé. «Nous pouvons nous permettre de n'en faire qu'une poignée par année», relève Carmelo Stendardo. «Mais un bureau qui fait effectuer le travail à l'étranger peut participer à bien davantage de concours. Cela lui donne un avantage évident.» «Le phénomène est impossible à quantifier», note Olivier Mesple, ancien président de l'AGA et membre de l'APAG. «Il faut cependant réagir avant qu'il ne s'étende.»
Syndicat inquiet
La question inquiète également le syndicat Syna, signataire de la convention collective de travail (CCT) des architectes. Il a été informé par le biais de la commission paritaire, chargée de veiller à la bonne application de la CCT. «Ce phénomène fragilise le partenariat social», regrette Fabrice Chaperon, responsable régional de Syna. «Notre but est d'améliorer les conditions de travail du personnel, mais si les employeurs font face à ce type de concurrence, ils ont moins de marge pour le faire. Même si c'est un problème interne de la partie patronale, il rejaillit indirectement sur les rapports de travail.»
Un avis de droit pourrait être commandé par la commission paritaire, pour examiner les possibilités d'action. Elles risquent d'être limitées; juridiquement, rien n'empêche a priori de confier des prestations à l'étranger.
Appel à la responsabilité
Pour circonscrire le phénomène, l'AGA compte plutôt sur la prise de conscience et la responsabilité éthique, tant des mandataires que des adjudicateurs. Un code de déontologie pourrait être adopté par l'AGA, et tous les membres devraient s'engager à le respecter. Les adjudicataires devraient également être sensibilisés. «Lorsque nous leur en parlons, certains semblent découvrir le phénomène», regrette Carmelo Stendardo.
«Il s'agit non seulement d'un problème économique, mais aussi sociétal, éthique et politique», conclut Olivier Mesple. «Le politique doit prendre position, car si cela continue, c'est le tissu économique local qui sera fragilisé.» «Les travaux confiés ailleurs, ce sont des postes de travail qui ne sont pas créés à Genève», ajoute Fabrice Chaperon. «Une entité publique ne devrait pas encourager le phénomène.»
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