Opinions

L’agriculture n’est pas un produit comme les autres

Marie-Hélène Miauton essayiste Publié jeudi 24 septembre 2026

Lien copié

Le 20 août, la Suisse et la Chine ont achevé leurs négociations pour moderniser l’accord de libre-échange liant les deux pays depuis 2014. La signature est prévue d’ici à la fin de l’année. Le sujet n’est pas anodin, puisque la Chine est le troisième partenaire commercial de la Suisse, qui verra à terme 99,8% de ses exportations exonérées de droits de douane, contre 53,6% aujourd’hui. Politiquement parlant, pour les deux parties, c’est un pied de nez aux États-Unis et à leurs mesures protectionnistes. Économiquement, toutes les branches se réjouissent, de l’horlogerie à la pharma, des banques aux machines-outils. Dans le domaine agricole, la situation est plus compliquée: ce n’est pas un secteur économique comme les autres tant il fournit de prestations d’intérêt général qui dépassent la simple livraison de produits marchands. Le SECO précise clairement que les concessions accordées à la Chine sont «compatibles avec la politique agricole suisse», avec une exclusion de certaines productions sensibles, le maintien des protections saisonnières et des compensations de prix pour les biens transformés. Pourquoi ce traitement de faveur, s’indigneront certains, ceux-là mêmes qui pensent également que le lobby paysan est trop puissant à Berne et que les paiements directs et autres subsides versés par la Confédération sont excessifs? Pourtant, s’il était si enviable, pourquoi ce métier peinerait-il tellement à susciter des vocations et pourquoi les revenus agricoles culmineraient-ils en moyenne à environ 5000 francs mensuels selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique et d’Agroscope? La situation est similaire dans plusieurs pays et les débats houleux, voire les émeutes autour de l’accord du Mercosur signé par l’Union européenne en témoignent. L’agriculture touche aux fonctions vitales d’une nation, contrairement au reste de son industrie, ce qui exige de la traiter spécifiquement. La Constitution helvétique lui attribue un certain nombre de tâches: elle doit contribuer à la sécurité de l’approvisionnement de la population, veiller à la conservation des ressources naturelles et à l’entretien du paysage rural, permettre une occupation décentralisée du territoire. Ces fonctions alimentaire, environnementale, territoriale et paysagère justifient amplement que la Confédération aide le secteur à y parvenir efficacement, selon un principe presque régalien. En raison de ce statut hybride, la profession ploie sous les injonctions contradictoires : situation d’entrepreneur indépendant mais subventionnements, libre-marché mais protectionnisme, productivité mais écologie, qualité alimentaire mais prix bas, normes strictes mais ouverture à des importations qui n’y sont pas soumises, etc. L’initiative sur laquelle le peuple suisse se prononcera dans un mois, si elle était acceptée, ajouterait une couche d’obligations irréalistes ou dirigistes à cette situation déjà kafkaïenne. Quoi qu’il en soit, ce positionnement bancal suscite des débats politiques incessants et ce métier souffre de stéréotypes immérités. La question reste sans solution. En faire une tâche régalienne entièrement sous la houlette de l’État, comme l’armée par exemple, n’est pas souhaitable tant il faut ici d’esprit d’entreprise et d’émulation concurrentielle, sans oublier la nécessité de contenir les prix. Rendre l’agriculture au libre marché, sans aucune intervention de l’État ni en termes de soutien ni en termes d’injonctions, ce serait faire fi de toutes les obligations cruciales qui lui sont dévolues ? Fermer les frontières aux produits étrangers ou instaurer des contingentements, cela s’est fait longtemps et marchait relativement bien, la viticulture en sait quelque chose, avant que le développement du libre-échangisme en ait interdit la pratique. Depuis qu’il s’étiole en faveur d’un multilatéralisme commercial, on exige des politiques qu’ils protègent, autant que faire se peut, leur agriculture afin que chacun y trouve son compte, les paysans, les consommateurs, le pays tout entier. Pas facile !