Pourquoi les professions libérales ont de moins en moins la cote
Septante pour cent des professionnels de santé estiment que le nombre de diplômés formés en Suisse est insuffisant pour répondre aux besoins.
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Daniella Gorbunova
Publié lundi 24 novembre 2025
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#USPL
Professions libérales: une étude de l'Union suisse des professions libérales révèle une pénurie de main-d'œuvre qualifiée alarmante.
Mike a 26 ans. Il a décroché son Master d'architecte à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) il y un an et demi. Aussitôt diplômé, le jeune suisse s’est empressé de sauter dans un train pour la Belgique. Un aller simple pour Bruxelles. Il est un cas d'école d'un exode de main-d'œuvre qualifiée, formée chez nous, dans l’une des meilleures écoles techniques au monde. Et cela à l'heure d'une pénurie dans les professions libérales dans nos contrées. Il a ses raisons. Il explique: «en architecture, de toute façon, en Suisse comme ailleurs en Europe, les salaires sont trop bas par rapport à d’autres métiers libéraux ou techniques. Il y a trop de pression, trop d'heures supplémentaires et une culture du travail qui encourage ces pressions. Personnellement, je vis pour vivre, je ne vis pas pour travailler. Je travaille pour gagner de l'argent, c'est tout. Donc, dès que je suis sorti de l'EPFL, je me suis dit: si je dois subir ce monde professionnel, autant le faire dans une capitale comme Bruxelles où, au moins, je vais m'amuser davantage et pouvoir profiter de tout ce qu'offre une grande ville cosmopolite».
Certes, le cas de Mike n’est pas exactement celui de la majorité des étudiants architectes fraîchement diplômés. Mais les préoccupations qu’il soulève sont, elles, celles de toute une génération.
Pour Fanny Novoa-Gilliéron, vice-présidente de l'Association genevoise des ingénieurs (AGI), ce n’est pas une question de «flemme», mais un profond changement sociétal qu’il faut désormais traiter comme tel. «Nous constatons que la nouvelle génération qui arrive sur le marché du travail, les demandes de temps partiel et d'aménagement de temps de travail sont plus fréquentes qu'avant. Ces jeunes diplômés veulent profiter de la vie en dehors du bureau. Le train-train métro, boulot, dodo, ça ne les intéresse pas», confirme-t-elle.
Face à ce changement de mentalité, les employeurs doivent-ils revoir leur approche? «Oui. Je pense qu’il faut trouver de nouvelles manières d'attirer ces jeunes, avec davantage de flexibilité. Il faut proposer des solutions pour un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Ce sont des choses qui comptaient beaucoup moins lorsque nous embauchions il y a quinze ou vingt ans dans nos domaines de l'ingénierie. Ce qu’il est intéressant de constater également, c'est que le salaire passe parfois au second plan par rapport à la qualité de vie, qui semble être la priorité des gens qui arrivent sur le marché du travail», ajoute l’ingénieure.
Une pénurie massive attestée
L’étude réalisée par le cabinet BSS Volks-wirtschaftliche Beratung pour l’Union suisse des professions libérales (USPL) et présentée le 28 octobre 2025 à Berne documente précisément cette crise. Menée entre avril et juin 2025 auprès de 3655 professionnels et complétée par des entretiens avec des étudiants, elle dresse un constat sans appel.
Dans les professions techniques, la situation serait particulièrement tendue. Plus de 62% des professionnels jugent que le nombre de diplômés est insuffisant. Et 54% des postes restent vacants six mois ou plus. Un tiers des sondés du milieu identifient le manque de personnel qualifié comme un «problème majeur». Les raisons de cette pénurie, selon l’étude? Peu ou prou celles qu’énumère Mike. Près d’un cinquième des professionnels techniques citent des revenus trop faibles comme cause principale (18%). Suivent l’amélioration nécessaire de l’image de la profession et un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée (11% chacun), puis une formation plus proche de la pratique (7%). Les architectes et ingénieurs interrogés se plaignent aussi d’une charge de travail écrasante: des semaines approchant cinquante heures – soit environ dix heures de plus que souhaité – et une pression temporelle constante quant aux projets à rendre.
Toutes les professions libérales touchées
La pénurie frappe l’ensemble des professions libérales, avec des intensités variables. Dans le domaine juridique, si 45% des professionnels estiment que le nombre de diplômés est adéquat, près d’un sur cinq (19%) considère néanmoins le manque de personnel qualifié comme un problème majeur.
En cause? Un quart des juristes et avocats (24%) pointent le mauvais équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Ce même facteur constitue le principal obstacle à l’attractivité de l’indépendance (25%), suivi par la faible propension au risque de la jeune génération (22%) - car, oui, être indépendant, comme son nom l’indique, c’est dépendre de soi-même à ses risques et périls. Les juristes dénoncent aussi la faible acceptation du temps partiel dans les grands cabinets.
Psychologues, physiothérapeutes et logopédistes subissent eux aussi cette crise des vocations. Les premiers dénoncent le coût prohibitif de la formation continue, notamment. Les seconds pointent des tarifs insuffisants et une charge administrative croissante qui détourne du cœur de métier.
Que faire?
Face à cette crise multiforme, l’étude de l’USPL identifie trois axes d’action prioritaires. Premier levier: l’allégement administratif, cité par 23% des professionnels de santé comme solution principale. Deuxième piste: l’amélioration des revenus et des conditions de travail, avec des horaires flexibles et un meilleur équilibre vie professionnelle-vie privée. Troisième nécessité: une formation plus proche de la pratique, préparant notamment à l’indépendance.
L’étude révèle que moins de la moitié des indépendants interrogés trouvent leur propre statut attractif – un constat alarmant qui mesure l’ampleur de la désaffection. Bref, pour inverser la tendance, un ensemble de mesures coordonnées s’impose: revalorisation financière, réduction de la bureaucratie, formation adaptée et reconnaissance de l’évolution des aspirations professionnelles. Sinon, on risquerait de voir une fuite des cerveaux – à l’image du cas de Mike — aggraver plus encore une pénurie déjà inquiétante, menaçant à terme la qualité des services dans des secteurs essentiels au bon fonctionnement de notre société.
La facture (trop) salée de la formation postgrade
Le passage du master à la pratique coûte cher en psychologie. Trop cher, selon l'Association des psychologues romands, ce qui cause inégalité des chances et découragement.
Contrairement à d'autres secteurs, la psychologie échappe à l’apparent désamour de la Gen Z pour le statut d’indépendant. «Nos jeunes se mettent parfois tout de suite à leur compte, dès qu’ils sortent de formation», observe Cathy Maret, vice-directrice et responsable Affaires politiques et communication de l'association. Cela s'explique par ce qui est ressenti dans le milieu comme une «libération»: le passage du modèle de délégation au modèle de prescription, qui a libéré la profession de sa dépendance aux psychiatres.
Un obstacle majeur freine cependant l'accès à ce métier: le coût prohibitif de la formation postgrade. «Un médecin assistant n'a pas besoin de payer sa formation. Un psychothérapeute assistant doit le faire», souligne la psychologue. Cette inégalité crée «des conséquences sur la vie personnelle et professionnelle» des candidats.
Les places dans les écoles accréditées sont limitées: certaines reçoivent deux cents demandes pour quinze places. Mais même ceux qui décrochent le jackpot ne sont pas au bout de leurs peines, surtout s’ils ne sont pas nés avec une cuillère d’argent dans la bouche: «Quelqu'un peut être défavorisé parce qu'il travaille à temps partiel pour payer sa formation, donc prendre plus de temps pour l’achever, et rencontrer d’autres difficultés d’ordre matériel.»
Malgré ces obstacles, la profession reste attractive. Côté positif: les faibles coûts matériels d'installation. Car oui, contrairement à un médecin ou à un dentiste, faire de la psychothérapie ne nécessite pas beaucoup de matériel.
Se spécialiser n’est pas rentable
Dans certaines spécialisations, les physiothérapeutes manquent cruellement, faute d'incitation financière. Un paradoxe, alors que le vieillissement de la population accroît les besoins de spécialistes, notamment en gériatrie.
«Dans notre domaine, la principale difficulté réside dans le manque de personnel spécifiquement formé pour certaines prises en charges plus complexes», constate Mathilde Mangin, présidente de PhysioGenève. Avec le vieillissement de la population et l'augmentation des maladies chroniques, les besoins en physiothérapeutes spécialisés en gériatrie, angiologie, cardio-vasculaire ou neurologie se font pressants.
Le problème? Un système tarifaire qui ne valorise pas la formation. «Même si vous êtes plus qualifié et plus formé qu'un autre, vous ne serez pas payé davantage», résume Mathilde Mangin. Cette absence de reconnaissance tarifaire rend la formation continue et la spécialisation «peu attractives, alors même qu'elles sont obligatoires et indispensables».
Résultat: les jeunes préfèrent la physiothérapie du sport, perçue comme plus attrayante. «De nouveaux cabinets ouvrent très régulièrement dans toutes les zones urbaines» dans ce domaine, «tandis que certaines parties du Valais manquent de praticiens sur plusieurs kilomètres».
La charge administrative aggrave la situation. «Plus vous avez des patients avec des cas complexes, plus cette charge est grande. La loi impose un suivi du patient, des bilans et des comptes rendus. Mais ces heures passées à faire de l'administration ne sont pas rémunérées.» Cette réalité «contribue à fragiliser l'attractivité du métier et à accroître la pression sur les praticiens», alerte la présidente, qui travaille «activement à valoriser ces spécialisations».
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