Adam Saïd «Nous vivons davantage sur nos acquis que sur nos ambitions»

Adam Saïd lors de l’ACE & Company Investor Day 2026.
Adam Saïd lors de l’ACE & Company Investor Day 2026. Pierre Augier
Chantal de Senger
Publié vendredi 03 juillet 2026
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#Interview Alors que son groupe affiche une croissance spectaculaire, le Genevois Adam Saïd s’inquiète du manque d’ambition de la Suisse en termes d’infrastructures, d’innovation et d’investissement. Entretien sans détour.

Diplômé de Harvard et revenu à Genève en 2012  après plusieurs années passées à l’étranger, Adam Saïd est à la tête d’ACE & Company, une société genevoise spécialisée dans le capital- investissement, le capital-risque et les opérations secondaires. Sous sa gouvernance, les actifs sous gestion sont passés de 60 millions à plus de 2,2 milliards de dollars en une décennie. Investisseur de long terme, ACE & Company a accompagné de nombreuses entreprises innovantes, en Suisse comme à l’international, à différents stades de leur développement. En Suisse romande, la société s’est notamment distinguée par son soutien précoce à plusieurs jeunes pousses technologiques, dont la plateforme médicale OneDoc. Au-delà de ses activités financières, Adam Saïd s’est également imposé comme une voix influente du débat public genevois. À travers l’association GVA2, un cercle de réflexion réunissant décideurs économiques, responsables politiques, experts et autres forces vives du canton, il plaide pour une Suisse plus ambitieuse, capable d’investir massivement dans les infrastructures et les technologies qui façonneront l’économie de demain.

ACE & Cie connaît une croissance impressionnante depuis une décennie. Où en êtes-vous aujourd’hui?Lorsque je suis revenu en Suisse après mon MBA à Harvard, en 2012, nous avons profondément restructuré ACE & Company. Nous avons développé une plateforme articulée autour de trois stratégies complémentaires: le capital-risque, les fusions-acquisitions et les investissements secondaires, avec plus d’un milliard de francs de gains redistribués à ses investisseurs. Aujourd’hui, nous gérons notre huitième fonds secondaire, notre sixième fonds de fusions- acquisitions et notre quatrième fonds de capital-risque. Les actifs sous gestion sont passés de 60 millions à plus de 2,2 milliards de dollars. Nous avons généré plus de 1,1 milliard de gains pour nos investisseurs et déjà redistribué 850 millions de liquidités. Cette année s’annonce comme une année record. Nous comptons désormais 45 collaborateurs, dont 25 en Suisse.

Au-delà de votre casquette de financier, vous êtes également très engagé dans le débat public. Pourquoi?
Je suis convaincu que les acteurs économiques doivent rester connectés aux réalités de terrain. L’économie ne peut pas être déconnectée des enjeux sociaux, politiques ou territoriaux. La Suisse s’est construite grâce à des générations qui ont osé investir massivement dans l’avenir. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous vivons davantage sur nos acquis que sur nos ambitions. Nos infrastructures ne suivent plus le rythme de notre développement.

À quels domaines pensez-vous?
La mobilité et le numérique sont les plus préoccupants. Nos aéroports paraissent modestes face aux infrastructures développées au Moyen-Orient ou en Asie. Notre réseau ferroviaire est performant, mais il arrive à saturation.Nous n’investissons pas suffisamment dans les infrastructures qui structureront l’économie de demain: télécommunications, centres de données, intelligence artificielle, énergie ou équipements sportifs. Historiquement, la Suisse savait prendre des risques. Le tunnel du Gothard en est l’exemple parfait. Aujourd’hui, nous raisonnons trop souvent à court terme.

L’urgence est donc d’investir davantage?
Oui. Prenons l’exemple du numérique. La Suisse devrait être en tête de file mondiale de la sécurité des données, de l’hébergement informatique et de l’intelligence artificielle. Nous avons les compétences, les entreprises et la stabilité institutionnelle nécessaires. Nous manquons pourtant d’une vision politique claire. Swisscom en fait la démonstration. L’État a privilégié les dividendes plutôt que les investissements massifs dans les infrastructures. Pourtant, il s’agit d’un bien stratégique pour l’avenir du pays.

Comment expliquez-vous ce manque de vision?
Genève est souvent sous-représentée à Berne par rapport à Zurich, qui dispose d’un poids politique et économique considérable. Or, l’importance de Genève pour l’économie nationale est parfois sous-estimée, alors que des secteurs comme le trading, le shipping, la finance ou l’horlogerie jouent un rôle essentiel. Plus largement, il manque aujourd’hui une vision cohérente de ce que la Suisse veut être dans vingt ou trente ans.

La place financière pourrait-elle jouer un rôle plus important?
Absolument. Nous disposons d’une place financière solide, de grandes institutions et de caisses de pension puissantes. Pourtant, lorsqu’on analyse les flux d’investissement, on constate que beaucoup de capitaux suisses partent à l’étranger. Les caisses de pension investissent dans des fonds de la Silicon Valley alors que les fonds de capital-risque suisses peinent parfois à lever des capitaux domestiques. C’est un paradoxe. Nous attirons davantage d’investisseurs étrangers que nous ne mobilisons notre propre épargne.

Qu’est-ce que la Suisse fait moins bien que ses concurrents?
Nous avons parfois tendance à manquer d’audace. Le succès nous a rendus plus prudents, parfois excessivement conservateurs. Nous protégeons nos acquis alors que d’autres pays préparent déjà la prochaine étape. Nous avons développé une forme de complexe d’infériorité qui nous pousse à considérer que les meilleures opportunités se trouvent systématiquement ailleurs.

Vous évoquez souvent l’idée d’un «New Deal helvétique». Que mettez-vous derrière ce concept?
La Suisse doit retrouver une ambition collective. Je crois à la création d’un grand partenariat public-privé capable de financer les infrastructures stratégiques dont le pays aura besoin demain: mobilité, numérique, énergie, innovation ou soutien aux entreprises. Nous devons préserver nos valeurs – démocratie directe, stabilité, ouverture internationale – tout en retrouvant une capacité à investir et à bâtir sur le long terme.

En résumé, la Suisse n’investit pas assez?
Non, en particulier nos responsables politiques, qui raisonnent souvent à trop court terme, à l’échelle d’une législature. Nous n’investissons pas assez dans la construction de l’avenir et réfléchissons à trop court terme, Les infrastructures se construisent sur plusieurs décennies. Le cadre réglementaire décourage parfois les investisseurs privés alors qu’il devrait les encourager.

Que faudrait-il faire, concrètement?
Je serais favorable à des mécanismes permettant d’inciter davantage les grandes institutions et les caisses de pension à investir dans l’économie réelle suisse. Nous devons mobiliser davantage d’épargne nationale pour financer nos infrastructures, nos entreprises et notre innovation. C’est aussi une question de souveraineté économique.

Comment voyez-vous la Suisse dans dix ans?
Nous sommes à la croisée des chemins. Soit la Suisse continue d’être une référence mondiale en matière d’innovation, de stabilité et de prospérité. Soit elle se repose sur ses succès passés et risque progressivement de perdre son influence. Le choix nous appartient. 

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