Les champignons, experts ès-manipulations (champignons 1 sur 5)
Les champignons sont sont les premiers à être sortis de la mer pour coloniser la terre, bien avant les plantes
Varlaam Diakoff - DR
Pierre Cormon
Publié vendredi 23 septembre 2022
Modifié vendredi 11 septembre 2026
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#innovation
Les champignons jouent un rôle central dans la vie terrestre. Des chercheurs veulent tirer profit de leurs propriétés.
«Six manières dont les champignons peuvent sauver le monde»: tel est le titre de la conférence TED donnée par le mycologue Paul Stamets en 2011. Elle a été visionnée plus de huit millions de fois. Une illustration de l’engouement, voire de l’enthousiasme, que les champignons suscitent depuis quelques années. Des recherches explorent leur potentiel pour soigner les humains, les plantes, dépolluer les sols et même fabriquer des habits, des chaussures ou des briques. La Suisse n’est pas en reste: des entreprises et des instituts de recherche sont actifs sur ce créneau.
Les champignons sont en effet des êtres étonnants. Ils sont les premiers à être sortis de la mer pour coloniser la terre, bien avant les plantes. Ce n’est que grâce à eux que celles-ci ont pu les suivre. L’immense majorité des plantes vit en effet en symbiose avec eux, par le biais des racines. Les champignons fournissent des nutriments tels que le phosphore ou l’azote et reçoivent en retour des glucides et des lipides issus de la photosynthèse.
Vie souterraine
Même s’ils sont moins visibles que les animaux et les végétaux, la masse des champignons est supérieure à celle de ces deux règnes réunis. L’essentiel de leur vie se déroule sous terre. La partie qui émerge – comme les chanterelles que l’on saute à la poêle – n’est qu’une petite partie d’un être beaucoup plus complexe. On peut la comparer à un fruit: son goût et son odeur incitent des animaux à la manger, ce qui permettra à ses spores – l’équivalent des graines – d’être disséminées. L’essentiel du champignon est cependant constitué par le mycélium – un réseau de filaments comparable à des racines très fines et très agiles, qui explorent en permanence le sol. Il peut avoir la taille d’un grain de poussière ou s’étendre sur des kilomètres. Chaque extrémité choisit à chaque instant la direction la plus propice pour s’étendre, avec ce que l’on peut assimiler à une véritable intelligence spatiale.
Transports urbains
Des chercheurs ont ainsi disposé de la terre en reproduisant la carte de la Grande-Bretagne. Ils ont placé des blocs de bois à l’endroit où se trouvent des villes, d’une taille proportionnelle à la population de celles-ci. Les blobs (des organismes dont le fonctionnement est proche de celui des champignons) se sont très rapidement étendus de l’un à l’autre, en reproduisant le réseau autoroutier britannique. La même expérience a été réalisée avec Tokyo – les blobs ont reproduit le réseau de métro de la ville. Les auteurs de l’expérience «travaillent en ce moment à l’incorporation du comportement des blobs dans la conception de réseaux de transport urbain», relate le mycologue Merlin Sheldrake dans son ouvrage Le monde caché, Comment les champignons façonnent notre monde et influencent nos vies1. Des chercheurs font également recours à leurs capacités pour déterminer par quel chemin évacuer un bâtiment de la manière la plus efficace. D’autres imaginent qu’on pourrait créer une interface avec des mycéliums pour disposer d’un réseau d’information en continu sur l’état de l’environnement – que les champignons analysent en permanence.
Manipulation
Certains champignons - c’est le cas de l’ophiocordyceps - parasitent des fourmis et prennent le contrôle de leur comportement. Les fourmis quittent alors leur nid et grimpent sur la plante la plus proche – ce qu’elles ne font jamais en temps normal. Lorsqu’elles arrivent à l’endroit où la température et l’humidité sont optimales, elles plantent leurs mandibules (mâchoires) dans la nervure principale de la feuille. Du mycélium pousse à travers pour fixer les fourmis à la plante. Le champignon fait ensuite pousser une tige à travers la tête de l’insecte, à partir duquel il dissémine ses spores, dans des conditions optimales. «Ces champignons contrôlent le comportement de l’insecte hôte avec une précision chirurgicale», observe Merlin Sheldrake. Comment ils le font exactement reste un mystère.
«Après des décennies de recherche et des milliards de dollars d’investissement, notre capacité à réguler les comportements humains à l’aide de médicaments est loin d’être subtile», poursuit l’auteur. «Les neuroleptiques, par exemple, ne ciblent aucun comportement spécifique: ils ne font que tranquilliser. Comparez cela aux 99% de réussite de l’ophiocordyceps lorsqu’il s’agit de forcer une fourmi non seulement à grimper le long d’une plante et à effectuer la morsure mortelle (cela n’échoue jamais), mais bien à mordre à un endroit spécifique de la feuille.»
Bref, les champignons ont beaucoup à nous apprendre. Ce qui pousse un nombre croissant de chercheurs à se mettre à leur écoute.
1Merlin Sheldrake, Le monde caché, Comment les champignons façonnent notre monde et influencent nos vies, Editions First, 2021, 379 pages.
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