Raphaël Piuz, le vigneron qui prépare la vigne de demain
Chantal de Senger
Publié jeudi 02 juillet 2026
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#Viticulture
Le vigneron d'Hermance (GE) a transformé le Domaine des Dix Vins en véritable laboratoire à ciel ouvert. En dix ans, il a remplacé l'ensemble de ses vignes par des cépages résistants nécessitant jusqu'à 80% de traitements en moins.
Vigneron, voyageur, musicien et éternel entrepreneur, Raphaël Piuz ne manque pas d'idées. Après avoir contribué à la création des Potagers de Gaïa, il s'est lancé dans un projet inédit à Genève: constituer un conservatoire de cépages résistants. Son objectif? Réduire drastiquement l'usage des traitements phytosanitaires tout en ouvrant de nouvelles perspectives gustatives. Une démarche pionnière qui bouscule les habitudes du monde viticole et dessine une autre manière de produire du vin. Rencontre avec un passionné qui préfère expérimenter plutôt que reproduire les recettes du passé.
Vous avez consacré ces dix dernières années à planter des cépages résistants? Pour quelles raisons?
Je suis issu d'une famille d’agriculteurs où la diversité faisait partie de l'ADN de la ferme. Quand j'ai repris le domaine, j'avais envie de retrouver cet esprit. En découvrant le monde viticole, j'ai aussi été frappé par son immobilisme variétal. Pendant des siècles, les agriculteurs ont adapté leurs cultures aux maladies et au climat. La vigne, elle, est restée très figée. J'ai eu envie de contribuer à cette évolution.
Votre conservatoire est aujourd'hui terminé?
Oui. Le 25 avril 2025 a marqué l'aboutissement du projet. Les quatre hectares du domaine ont été replantés avec des cépages résistants. Bien sûr, un conservatoire n'est jamais totalement achevé, mais la transformation est terminée.
Vous considérez-vous comme un pionnier?
Pas vraiment. Genève a toujours été une terre d'innovation viticole. De nombreux vignerons ont introduit ici de nouvelles variétés bien avant moi. Je m'inscris dans cette tradition d'ouverture et d'expérimentation.
Pourquoi les cépages résistants peinent-ils encore à s'imposer?
La première raison est économique. Replanter une vigne représente un investissement énorme et plusieurs années sans production. Beaucoup de vignerons ont aussi construit leur clientèle autour de cépages emblématiques. Dans un métier très attaché à la tradition, le changement fait peur.
Dans vingt ans, regardera-t-on certaines pratiques actuelles avec étonnement?
Probablement, comme chaque génération le fait avec la précédente. Ce qui me semble important aujourd'hui, c'est de réduire l'exposition des personnes et de l'environnement aux traitements. Les riverains, les employés et les vignerons eux-mêmes sont de plus en plus sensibles à cette question.
Le bio n’est pas forcément la solution miracle, dites-vous.
Non. La réalité est plus nuancée. Les produits de synthèse posent certaines questions, mais le cuivre utilisé en bio reste aussi un métal lourd. Pour moi, la meilleure approche consiste à partir d'une vigne naturellement résistante et à n'utiliser que de très faibles quantités de traitements lorsque c'est nécessaire.
Quels résultats concrets obtenez-vous?
Les interventions diminuent de 70% à 80% et nous utilisons environ dix fois moins de produits. Ce n'est pas un monde parfait, mais c'est une amélioration très significative.
Vous avez accepté une baisse de production pendant dix ans. N'était-ce pas risqué?
Avec le recul, le plus grand risque aurait été de ne pas le faire. J'avais besoin de donner du sens à mon métier. Sans ce projet, je pense que j'aurais fini par arrêter la viticulture.
Si vous ne pouviez conserver qu'un seul cépage?
C'est impossible de choisir! Aujourd'hui je dirais le Cabernet Noir, parce que c'est le vin que j'ai envie de boire. Mais demain ma réponse serait probablement différente.
Comment avez-vous découvert autant de cépages méconnus?
En voyageant. J'ai visité des conservatoires, des stations de recherche et des pépiniéristes partout en Europe. J'ai aussi découvert des cépages résistants au Japon, au Brésil et dans d'autres régions du monde. Cela ouvre des perspectives extraordinaires.
Les consommateurs sont-ils prêts à sortir des cépages traditionnels?
Oui, à la condition que le vin soit excellent. La nouveauté ne suffit pas. Mais il existe aujourd'hui une grande curiosité pour des goûts différents et des produits plus originaux.
Le changement climatique représente-t-il une menace ou une opportunité?
Les deux. Jusqu'à présent, le réchauffement a plutôt favorisé la maturation du raisin dans notre région. Mais les phénomènes extrêmes se multiplient. Nous ne nous dirigeons pas vers un climat méditerranéen, mais vers quelque chose de beaucoup plus imprévisible.
Les cépages historiques genevois ont-ils encore un avenir?
Bien sûr. Ils produisent de grands vins et ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Mais ils devront probablement évoluer. Des programmes de sélection travaillent déjà sur des versions plus résistantes du Chasselas ou du Gamay.
Lors de votre carrière musicale, vous avez donné plus de 1500 concerts autour du monde. Que vous ont appris ces voyages?
Ils m'ont ouvert l'esprit. Dans beaucoup de pays, les vignerons abordent la question des cépages résistants de manière beaucoup plus naturelle. J’ai pu imaginer ce qui est possible ici.
Quel trait de caractère vous a le plus aidé dans votre parcours?
La bienveillance, sans doute. C'est quelque chose que j'ai reçu de mes parents. Cela m'a parfois coûté quelques
désillusions, mais cela m'a surtout offert de magnifiques rencontres et beaucoup de bonheur.
Comment définissez-vous la réussite?
Par une accumulation de petites choses. Réussir, c'est contribuer à rendre les autres heureux, à travers son travail ou simplement par de petites attentions du quotidien. C'est ce qui donne du sens à tout le reste.
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